Gaza sans les bombes : Une opération américaine de changement de régime à Cuba aggrave les inégalités et la faim

Hôpital universitaire Dr Gustavo Aldereguía Lima à La Havane [Photo by Mosbatho, WikiCommons / CC BY 4.0]

L’asphyxie délibérée de l’économie cubaine par l’administration Trump a engendré une catastrophe humanitaire susceptible d’entraîner d’énormes pertes humaines comparables au génocide à Gaza, sans les bombes.

La désignation de Cuba comme « menace extraordinaire » pour la sécurité nationale américaine par la Maison-Blanche, le 29 janvier, a lancé une opération de changement de régime menée par les États-Unis, qui utilisent unilatéralement la faim, la maladie et l’effondrement social comme armes contre toute une population. Il s’agit d’une punition collective à l’échelle nationale, interdite par le droit international.

Le renforcement du blocus américain illégal, en vigueur depuis des décennies, conjugué aux sanctions secondaires et aux menaces de droits de douane contre les pays tiers fournisseurs de carburant et de biens, a rendu les conditions de vie extrêmement précaires.

L’infrastructure sociale se désagrège. Le quotidien espagnol El País signale une pénurie de 70 % de médicaments essentiels. Les médecins estiment que le ratio médecin-patient s'est dégradé, passant d'un médecin pour 350 habitants dans les années 1980 à environ un pour 1 500 aujourd'hui.

La dengue, le chikungunya et d'autres maladies respiratoires et transmises par les moustiques se propagent rapidement, une situation aggravée par l'eau stagnante, les ordures non ramassées et les coupures de courant qui paralysent les systèmes de réfrigération, les dispensaires et les pompes à eau. Les images satellites montrent que la disponibilité en électricité était déjà inférieure d'environ 50 % à la normale en janvier. Aujourd'hui, plus de 60 % de la population de l'île passe la majeure partie de la journée sans électricité.

Les universités ont été contraintes de fermer ou de réduire drastiquement leurs activités, les bourses d'études étant supprimées et les campus plongés dans l'obscurité. De nombreuses écoles primaires et secondaires ont également fermé leurs portes.

Des familles passent leurs journées à faire la queue pour obtenir du gaz de cuisine, du carburant ou quelques produits de première nécessité, au lieu de travailler ou d'étudier.

Les analystes estimaient que le pays ne disposait que de 15 à 20 jours de réserves de carburant. C'était il y a trois semaines. Des mesures d'urgence ont temporairement prolongé cette période : journée de travail de quatre heures dans de nombreuses institutions étatiques, restrictions drastiques sur les transports interprovinciaux et fortes réductions des activités hôtelières et touristiques. Mais ce ne sont que des mesures provisoires.

À moins d'un revirement soudain de la politique américaine ou d'une aide extérieure massive, l'économie de l'île risque un effondrement.

Lundi, Trump a déclaré avec cynisme que « Cuba est désormais un État en faillite », se vantant que l'île « n'a plus de carburant pour ses avions » et ajoutant que le secrétaire d'État Marco Rubio « est en train de discuter avec Cuba ». Il a conclu : « Ils doivent absolument conclure un accord, car il s'agit d'une véritable menace humanitaire.»

La logique mafieuse est flagrante : Washington crée la « menace » par l'étranglement, puis exige des « négociations » à ses propres conditions pour éviter une catastrophe encore plus grave.

Cette catastrophe humanitaire survient dans une société déjà fragilisée par des années de crises. L'Observatoire cubain des droits de l'homme, un groupe d'opposition financé par le département d'État américain, estimait l'an dernier que 89 % des Cubains vivent dans l'extrême pauvreté. La population serait passée d'environ 11 millions à 8,5 millions d'habitants au cours des quatre premières années de la pandémie de COVID-19 en raison d'une émigration record, tandis que le PIB reste inférieur d'environ 15 % à son niveau de 2018.

Cuba était autrefois le seul pays d'Amérique latine reconnu par l'UNICEF comme ayant efficacement éradiqué la malnutrition infantile ; aujourd'hui, la faim est un fléau.

Un professeur d'université, attendant de récupérer sa fille à la sortie de l'école, a confié au correspondant du Financial Times, Michael Stott :

« Hier, je lui ai demandé ce qu'elle avait appris. Elle m'a répondu : 'Papa, j'ai faim.' » Le dernier morceau de poulet de la famille avait pourri à cause des coupures de courant ; comme beaucoup de ses voisins, il en était réduit à mendier auprès des touristes étrangers pour nourrir sa famille.

Parallèlement, dans un autre article, le Financial Times note que certains segments de la bourgeoisie et de la classe moyenne supérieure cubaines émergentes continuent de vivre dans un confort relatif. Les propriétaires de restaurants privés, d’hôtels-boutiques et d'entreprises d'import-export s'alimentent en électricité grâce à des générateurs et des panneaux solaires importés, servent du bœuf de Kobe de première qualité et du foie gras français, et conduisent des véhicules hybrides ou électriques neufs pouvant coûter jusqu'à 45 000 €.

Ils profitent des failles de l'embargo américain pour se procurer des devises étrangères : les exportations américaines de produits officiellement exemptés d'embargo – principalement des denrées alimentaires et certains biens de consommation – ont atteint 444 millions de dollars au cours des onze premiers mois de 2025, soit une hausse de 13 % sur un an.

À l'inverse, la plupart des Cubains issus de la classe ouvrière dépendent des magasins d'État dont les stocks s'épuisent, parcourent de longues distances à pied pour se rendre au travail ou passent des heures à chercher de la nourriture ou du carburant, avant de passer des nuits blanches dans des logements plongés dans le noir.

Les couches privilégiées – certaines issues de familles prérévolutionnaires dont les biens n'ont jamais été totalement expropriés, d'autres provenant de la bureaucratie et de la nouvelle petite bourgeoisie des petits employeurs – ont considérablement étendu leurs activités au cours des trente dernières années, notamment depuis la «période spéciale » des années 1990 et l'ouverture post-soviétique aux capitaux étrangers. Elles constituent également la base sociale sur laquelle Washington compte pour installer un régime ouvertement subordonné au capital financier américain.

Négociations secrètes et recherche d'un dirigeant fantoche

Face à la crise, le gouvernement cubain a sollicité une aide limitée. Le Mexique, tout en réduisant ses livraisons habituelles de pétrole, a dépêché deux navires de guerre transportant environ 800 tonnes d'aide humanitaire ; le Chili et l'Union européenne ont promis une assistance modeste. Le ministre cubain des Affaires étrangères, Bruno Rodríguez Parrilla, s'est rendu en Chine, au Vietnam et en Espagne pour demander de l'aide, obtenant des promesses de livraisons supplémentaires de vivres et de médicaments. Mais ces mesures ne peuvent en aucun cas compenser l'impact structurel des sanctions américaines sur le carburant, le transport maritime et la finance.

En coulisses, l'administration Trump s'emploie à placer sa propre figure de « transition » au sein même de la famille Castro.

Selon les médias américains, le secrétaire d'État Marco Rubio aurait entamé des discussions secrètes avec Guillermo « Raulito » Rodríguez Castro, petit-fils de Raúl Castro, âgé de 94 ans, court-circuitant ainsi les voies officielles. Washington considère Raúl Castro lui-même – et non le président Miguel Díaz-Canel – comme le véritable détenteur du pouvoir.

« Notre position – la position du gouvernement américain – est que le régime doit tomber », a déclaré un haut responsable à Axios. « Mais la forme que prendra cette transition dépend de [Trump], et il n'a pas encore tranché. Rubio est toujours en pourparlers avec le petit-fils. »

D'après d'autres sources officielles américaines, « Raulito pourrait être un habitant de Hialeah », dans le comté de Miami-Dade ; « il pourrait s'agir d'une simple conversation entre des gens ordinaires dans les rues de Miami. »

En réponse au reportage d'Axios, le gouvernement cubain a insisté sur le fait qu'« il n'y a pas de dialogue de haut niveau » avec les États-Unis, ni même de dialogue à un niveau intermédiaire, ajoutant que seuls les échanges habituels au bas niveau subsistent.

S'il s'avère que c'est le petit-fils de Castro, et non le pouvoir en place, qui est courtisé, cela témoignerait de profondes divisions au sein de l'appareil d'État. La semaine dernière, sous une pression croissante, Díaz-Canel a déclaré lors d'une rare conférence de presse qu'il était prêt à des négociations « gagnant-gagnant » avec Washington.

Le tableau qui se dessine est celui de factions rivales au sein de l'élite dirigeante qui s'efforcent de se positionner comme l'instrument privilégié de l'impérialisme américain. Bien que ce conflit puisse dégénérer en violence, pour l'élite dirigeante cubaine dans son ensemble, la crise actuelle est perçue non seulement comme une menace, mais aussi comme une opportunité : celle d'imposer un traitement-choc – privatisations, licenciements collectifs, liquidation des biens de l'État – afin de rétablir la rentabilité pour les capitaux internationaux, en faisant de Cuba une plateforme de main-d'œuvre bon marché et en préservant ainsi leurs propres richesses et privilèges.

Cette trajectoire trouve ses racines dans les origines du gouvernement castriste. Quatre mois après son arrivée au pouvoir en 1959, Fidel Castro insistait : « J’ai affirmé clairement et sans équivoque que nous ne sommes pas communistes. Les portes sont ouvertes aux investissements privés qui contribueront au développement industriel de Cuba. Il nous est absolument impossible de progresser sans un accord avec les États-Unis.»

L’embargo américain a contraint La Havane à solliciter l’aide de l’URSS et à nationaliser d’importants pans de son économie ; toutefois, la volonté de composer avec l’impérialisme américain et de préserver un État capitaliste et l’exploitation de la classe ouvrière n’a jamais disparu.

Après l’effondrement de l’URSS, cette orientation s’est accélérée. En 1998, le ministre des Affaires étrangères, Roberto Robaina, célébrait une « ouverture économique assortie de garanties complètes pour les investisseurs étrangers », se vantant d'accords avec Mitsubishi Motors, Castrol, Unilever, Sherritt Gordon, Grupo Sol, Total, Meliá Hotels, Domos, ING Bank, Rolex, DHL, Lloyds, Canon, Bayer et d'autres. Il en résulta l'essor d'une bourgeoisie nationale, dépendante des capitaux étrangers et entretenue par une exploitation brutale et une répression policière des travailleurs cubains.

La catastrophe actuelle est liée à la trahison politique de longue date de la classe ouvrière cubaine et internationale par des tendances révisionnistes qui ont abandonné la lutte pour la construction d'une direction trotskyste indépendante et ont préféré saluer les guérillas et les mouvements nationalistes petits-bourgeois – comme celui de Castro – comme substituts à la construction de la Quatrième Internationale au sein de la classe ouvrière.

La seule perspective viable est de faire renaitre la lutte pour la révolution socialiste mondiale sous l'égide du Comité international de la Quatrième Internationale, fondée sur une assimilation consciente de ces expériences historiques. Les travailleurs et la jeunesse cubains doivent rompre avec tous les camps bourgeois et petits-bourgeois, s'opposer à la fois à l'étranglement impérialiste et à la volonté interne de consolider une couche bourgeoise compradore, et unir leur lutte à celles des travailleurs des États-Unis, d'Amérique latine et du monde entier pour mettre fin au système capitaliste.

(Article paru en anglais le 19 février 2026)

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