Perspective

Donald Trump au Kennedy Center : la pègre au pouvoir

Lors d'une allocution publique d'une heure au Kennedy Center – rebaptisé à son nom par son propre décret –, le président américain Donald Trump a défendu le déclenchement de la guerre contre l'Iran et proclamé que ses résultats constituaient déjà un succès majeur. Dans un discours de plus en plus incohérent, il a enchaîné anecdotes décousues, digressions, remarques sur les épouses de ses alliés politiques, commentaires sur l'acoustique du théâtre, le tout ponctué de vantardises sur l'anéantissement d'une nation de 93 millions d'habitants.

Le président Donald Trump s'exprime lors d'une réunion du conseil d'administration du John F. Kennedy Memorial Center for the Performing Arts dans la salle Est de la Maison-Blanche, le lundi 16 mars 2026, à Washington. [AP Photo/Alex Brandon]

Trump parlait comme un personnage d'un film de Martin Scorsese. Son discours est celui du crime organisé : discussions désinvoltes sur l’assassinat de dirigeants, tests de loyauté, vision mercantile des alliances, menaces à peine voilées, autosatisfaction après des actes de violence, indifférence joviale face à la souffrance d’autrui.

Quiconque l’écouterait pour la première fois serait contraint de se demander : cet homme est-il vraiment le président des États-Unis ? La conclusion est inévitable : la pègre a pris le pouvoir au sommet de la politique américaine.

Trump a commencé son discours par une litanie des destructions qui se sont abattues sur l’Iran. « Notre puissante campagne militaire, a-t-il déclaré, s’est poursuivie de toutes ses forces ces derniers jours. Ils ont été littéralement anéantis. L’armée de l’air est détruite. La marine est détruite. De très nombreux navires ont été coulés. C’étaient des navires de guerre, mais j’imagine qu’ils ne savaient pas s’en servir. La DCA est décimée. Leurs radars sont hors service, et leurs dirigeants sont morts. À part ça, ils se portent plutôt bien. »

Ces plaisanteries grotesques témoignent d'une jubilation face au coût humain de la guerre qu'il a déclenchée. Des milliers d'Iraniens ont été tués, et près d'un millier de Libanais sont morts sous les bombardements israéliens – menés avec des armes fournies par les États-Unis. Treize soldats américains ont également perdu la vie.

Trump s'est vanté que plus de 7 000 cibles à travers l'Iran avaient été touchées en un peu plus de deux semaines, allant des installations militaires aux usines de fabrication de munitions et de composants électriques, en passant par les bâtiments gouvernementaux de toutes sortes. Il a affirmé avoir coulé 100 navires de la marine iranienne et que les bombes et les missiles américains avaient détruit toutes les installations militaires de l'île de Khârg, principal centre d'exportation de pétrole iranien. « Nous avons laissé les canalisations », a déclaré Trump, mais les installations pétrolières pourraient être détruites « en cinq minutes. Ce serait fini. »

Cette bravade masque un désespoir grandissant, car le plan américain visant à anéantir rapidement l'Iran en éliminant ses dirigeants a manifestement échoué. Tout en qualifiant l'Iran de « tigre de papier », Trump a relancé son appel aux puissances européennes, au Japon et même à la Chine pour garantir l'acheminement du pétrole hors du golfe Persique. Après plus d'un an de pressions internationales par l'imposition de droits de douane illégaux, Trump constate que ses alliés délaissés, notamment les puissances impérialistes rivales comme l'Allemagne, le Royaume-Uni et la France, rechignent à envoyer des chasseurs de mines participer à une opération menée par les États-Unis pour « rouvrir » le détroit d'Ormuz.

Il est désormais largement admis que Trump ignorait totalement la probabilité que l'Iran ferme le détroit d'Ormuz en réponse à une attaque militaire américaine, alors même que lors de sa conférence de presse, il s'était vanté d'avoir « tout prédit », y compris les attentats du 11 septembre 2001.

La déclaration la plus remarquable du président américain fut sans doute sa critique de la réticence de nombreux alliés des États-Unis à s'engager dans la guerre contre l'Iran. Évoquant une conversation imaginaire avec un tel allié, il a déclaré : « Vous voulez dire que nous vous protégeons depuis 40 ans et que vous refusez de vous impliquer dans un conflit mineur, où quelques coups de feu seulement seront tirés car leurs munitions sont presque épuisées, mais ils ont dit qu'ils préféraient ne pas intervenir. »

L'approche de Trump en matière de politique étrangère s'apparente à un racket de protection orchestré par une organisation criminelle. Quant à ce conflit « mineur », il rapproche le monde d'un pas de géant vers le déclenchement d'une guerre nucléaire. Les stratèges militaires du Pentagone élaborent déjà des scénarios dans lesquels les Marines américains tenteraient de sécuriser le détroit d'Ormuz en prenant d'assaut le territoire montagneux longeant la côte iranienne. Une guerre terrestre à grande échelle pourrait alors s'ensuivre.

S'exprimant vendredi dans un podcast, le milliardaire David Sacks, « tsar » de l'IA et des cryptomonnaies au sein de l'administration et fervent sioniste, a déclaré : « Israël pourrait être tout simplement détruit, ou du moins une très grande partie de son territoire », si la guerre se poursuit, et a laissé entendre que le gouvernement Netanyahou pourrait utiliser l'arme nucléaire si l'Iran continue de résister.

Après s'être délecté de la violence de la guerre criminelle contre l'Iran, Trump s'est lancé dans des digressions de plus en plus décousues, s'adressant à ses proches collaborateurs politiques assis autour de la table, notamment la chef de cabinet de la Maison-Blanche, Susie Wiles, et le président de la Chambre des représentants, Mike Johnson.

Il a raconté de façon macabre l'épisode de mort imminente d'un congressiste républicain âgé, s'attribuant le mérite d'avoir convaincu Neil Dunn (républicain de Floride) de se faire soigner afin de préserver la majorité de trois voix de Johnson à la Chambre. « Je l'ai fait d'abord pour lui, et ensuite pour le vote, mais c'était de peu », a commenté Trump.

À travers ses anecdotes plus ou moins cohérentes, Trump a offert un aperçu de la physionomie sociale du régime : une clique dirigeante de milliardaires, d'hommes de main et d'agents politiques. À un moment donné, il s'est arrêté pour féliciter le « riche conseil d'administration » du « Centre Trump-Kennedy » et a cité certains ploutocrates en exemple. « Donc, sous la direction de ce conseil d'administration exceptionnellement talentueux et riche », a-t-il déclaré. « C’est un conseil d’administration très riche [...] la plupart d’entre vous êtes blindés. Ike Perlmutter [dont la femme, Laura, siège d’ailleurs au conseil] est immensément riche. Regardez Ike Perlmutter. Il a fini par devenir le principal actionnaire de Disney. »

Et il a cité un autre homme d’affaires comme symbole de réussite dans l’Amérique de Trump : « Anthony, par exemple. Il a commencé avec un seul camion [...] il a fini avec 4 000 camions, et il a vendu son entreprise pour des milliards de dollars [...] Il est membre d’un de mes clubs, et il n’a que du cash. »

À un moment donné, Trump a annoncé que l’Ultimate Fighting Championship (UFC) organiserait un combat sur le terrain de la Maison-Blanche le jour de son anniversaire, à son invitation. Le Pentagone a également confié à l’UFC la mission de former les soldats à la brutalité dont font preuve les combattants de l’UFC sur le ring.

À quel ancien président peut-on comparer Trump ? Il est en marge de toute tradition démocratique. La Maison-Blanche a abrité un certain nombre d’individus peu recommandables. Mais Trump représente un niveau de dégénérescence intellectuelle et morale tel que même Richard Nixon apparaîtrait comme un modèle d'intégrité.

Les traits odieux de Trump incarnent la décadence historique de l'élite dirigeante américaine dans son ensemble. Toute la corruption et la malhonnêteté qui caractérisent le secteur technologique et financier, ainsi que l'oligarchie qu'il a engendrée, se concentrent dans la personnalité de Trump. Comme nous l'avons déjà souligné, tous les PDG ne sont pas des Donald Trump. Mais on retrouve une part de Donald Trump en chacun d'eux. La devise de Mark Zuckerberg, « Avancer vite, casser des choses », trouve son aboutissement criminel, à une échelle bien plus vaste, dans la devise non déclarée de la guerre contre l'Iran : « Bombarder des pays, tuer des gens. »

Il existe un lien profond entre la personnalité de Trump et les intérêts de l'oligarchie capitaliste. Comment expliquer autrement qu'un tel individu dirige si étroitement l'un des deux principaux partis du patronat, après avoir été désigné candidat républicain à la présidence lors de trois élections consécutives ?

Les États-Unis mènent une guerre majeure sous la direction d'un homme qui, au moment même où elle éclate, est ailleurs : mentalement, émotionnellement, moralement. Il est à la réunion des dirigeants de concessions automobiles. Il est à l'inauguration d'un complexe de golf. Il est là où son narcissisme le conduit à chaque instant, et la guerre n'est que la toile de fond temporaire de sa mise en scène personnelle permanente.

La classe dirigeante américaine a bâti un ordre politique où la présidence peut être occupée par quelqu'un qui considère les massacres comme un divertissement et un moyen de se glorifier, à l'instar de Caligula présidant un combat de gladiateurs dans un stade romain.

La réponse du Parti démocrate à cette crise a été, comme à son habitude, un mélange de plaintes procédurales et d'impuissance politique. Le sénateur Adam Schiff est apparu à la télévision ce week-end pour souligner que Trump n'avait pas « dit la vérité au peuple américain ». C'est l'équivalent politique de faire remarquer que le style du langage autrichien d'Hitler laissait à désirer.

Les démocrates sont incapables de s'opposer sérieusement à la guerre de Trump ni à son assaut autoritaire sur les normes démocratiques, car ils sont eux-mêmes profondément impliqués dans les structures politiques, économiques et militaires qui ont engendré ces deux situations. En réalité, ils soutiennent sa guerre et le programme qui la motive. Ils ont voté pour les budgets militaires. Ils ont approuvé le système de sanctions. Ils ont maintenu et renforcé la présidence impériale sous Obama et Biden. Ils ne diffèrent pas de Trump dans leur attachement à l'hégémonie mondiale américaine, mais ils préféreraient l'exercer plus poliment et avec un vocabulaire plus raffiné.

La faillite de l'opposition démocrate n'est pas un élément accessoire de la crise ; elle en est une composante essentielle. La présidence mafieuse de Trump est possible précisément parce que le système bipartite américain n'offre aucune véritable alternative. Les dizaines de millions d'Américains horrifiés par ce qu'ils voient n'ont aucun moyen d'agir politiquement. Leur choix se résume au parti du chef du crime organisé ou au parti qui publie des communiqués de presse exprimant son inquiétude à son sujet tout en finançant ses guerres.

Trump est le représentant d'une classe dirigeante en fin de règne. La question est de savoir si cette classe entraînera le monde entier vers la catastrophe dans sa lutte pour préserver le système capitaliste, fondement de sa richesse et de ses privilèges.

La classe ouvrière des États-Unis et du monde entier ne s'est pas encore exprimée sur cette crise. Les millions de personnes horrifiées, les millions qui ne peuvent concilier ce qu'elles voient avec une quelconque conception légitime de la gouvernance, les millions qui sentent qu'un système fondamental s'est brisé : ces millions de personnes n'ont pas encore trouvé leur voix politique ni leur organisation.

Mais la crise elle-même crée les conditions d'une telle réaction. Une guerre déclenchée par un président gangster, approuvée par un parti d'opposition impuissant et malhonnête, menée dans une atmosphère de banalité surréaliste, déstabilisant l'économie mondiale tandis que son auteur se targue d'avoir tué des milliers de personnes tout en vantant son talent pour la rénovation de salles de bal : cette situation est intenable.

Pour contrer les politiques d'austérité, de guerre et d'atteintes aux droits démocratiques de Trump, il faut d'abord reconnaître que la classe ouvrière – et aucune composante de la classe capitaliste – est la force sociale indispensable capable de vaincre ce gouvernement. La mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière, par la rupture avec le système bipartite capitaliste et la lutte pour un programme socialiste et anti-guerre, est l'impératif du moment.

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