Will Lehman, l’ouvrier de Mack Trucks qui mène une campagne de la base pour la présidence de l’United Auto Workers, a distribué mardi une lettre ouverte à une liste de 300 000 membres de l’UAW tenue par le contrôleur fédéral, appelant les délégués à le proposer depuis le parquet de la Convention constitutionnelle du syndicat, qui s’ouvre à Detroit le 15 juin.
« Le but de ma campagne n’est pas de remplacer un responsable par un autre », écrit Lehman dans la lettre, qui a également été publiée sur son site Web. « C’est d’organiser une rébellion contre la dictature de l’appareil de l’UAW et de restaurer le pouvoir là où il doit être : à la base, sur le plancher de l’usine. »
À chaque délégué, la lettre déclare : « Proposez ma candidature sur le parquet de la convention sur la base d’un programme de pouvoir à la base. » À chaque membre de l’UAW : « Faites pression sur les délégués de votre section locale pour qu’ils fassent exactement cela, et rejoignez ce mouvement. »
Lehman affirme que les membres de l’UAW font face à une « situation absolument désespérée », évoquant l’inflation qui s’accélère sous l’impact de « la guerre criminelle contre l’Iran » ; des contrats pluriannuels qui « érodent le niveau de vie » ; les constructeurs automobiles qui « utilisent l’IA et d’autres technologies avancées pour procéder à un massacre des emplois ».
Il déclare ensuite :
Il y a deux forces dans l’UAW : les travailleurs de la base qui travaillent chaque jour et paient des cotisations, et une bureaucratie constituée de responsables grassement payés qui travaillent contre nos intérêts à chaque tournant. Cela n’a pas changé sous l’administration Fain. Cela n’a fait qu’empirer.
La lettre a été publiée dans des conditions de combativité croissante et de révolte naissante contre la bureaucratie de l’UAW. À Three Rivers, au Michigan, 1000 travailleurs de l’usine American Axle (Dauch Corp.) ont déclenché la grève le 1er juin pour la première fois depuis 2008, lorsque l’UAW avait accepté une réduction de 50 % de leurs salaires. À l’usine d’assemblage de GM à Flint, les travailleurs de la base se sont opposés à l’utilisation d’essieux provenant de l’usine en grève.
Chez Nexteer Automotive à Saginaw, au Michigan, 1700 travailleurs ont rejeté trois ententes de principe négociées par l’UAW et ont voté à 86 % pour autoriser une grève. Un comité de la base a émergé, qui fait campagne pour rejeter une quatrième entente et rejoindre les travailleurs d’American Axle dans une grève commune. Les travailleurs de Bridgewater Interiors à Warren, au Michigan, et de Dana à Fort Wayne, en Indiana, ont massivement rejeté les accords de l’UAW.
Parmi les travailleurs universitaires – qui représentent le quart de l’ensemble des membres de l’UAW – la colère contre la bureaucratie grandit, notamment à Harvard, où l’UAW International a mis fin à une grève de 41 jours sans convention collective ni le moindre gain d’importance.
Dans chaque lutte, explique Lehman, les travailleurs se heurtent à un appareil bureaucratique qui œuvre non pas à mobiliser les membres contre les employeurs, mais à contenir et désorganiser les travailleurs qu’il prétend représenter.
Cette pratique est enracinée dans la structure même de l’institution. L’UAW International détient 1,1 milliard de dollars d’actifs. Sur ses quelque 1000 employés, près de 470 touchent plus de 100 000 dollars par année. Fain lui-même gagne 270 000 dollars ; la secrétaire-trésorière Margaret Mock, 247 000 dollars ; les trois vice-présidents gagnent en moyenne 235 000 dollars ; les neuf directeurs régionaux, 220 000 dollars. Sous eux se trouvent 500 à 600 représentants internationaux – payés de 140 000 à 160 000 dollars, que Lehman qualifie de « police des usines » – dont la fonction est d’imposer les décisions de la direction et de s’assurer que les grèves n’aient pas lieu.
Lehman affirme que l’appareil entend faire de la convention le couronnement de la liste « Stand Up » de Fain – décrite dans la lettre de Lehman comme « un regroupement de fripouilles composé de partisans de Fain et d’anciens partisans de Curry » – sans rendre de comptes sur les quatre dernières années et sans ouverture pour un candidat de la base indépendant.
Fain est arrivé au pouvoir après les élections tenues en 2022-2023, les premières élections directes aux postes exécutifs de l’UAW International. Cette élection a été imposée à la bureaucratie de l’extérieur, par l’enquête fédérale sur la corruption qui a envoyé les anciens présidents de l’UAW Gary Jones et Dennis Williams, ainsi que plus d’une douzaine d’autres responsables, en prison fédérale pour détournement de fonds et acceptation de pots-de-vin d’entreprises, et par un référendum de 2021 exigé par les membres, auquel la direction établie s’était âprement opposée.
Dans les conditions de l’élection de 2022, la bureaucratie a fait tout ce qui était en son pouvoir pour maintenir la base dans l’ignorance. Sur 1,1 million d’électeurs admissibles, seulement 104 776 bulletins ont été déposés : un taux de participation de 9 %, le plus bas de toute élection syndicale nationale dans l’histoire des États-Unis. Davantage de bulletins ont été retournés, n’ayant pu rejoindre leur destinataire, qu’il n’en a été déposé. Dans certaines grandes sections locales universitaires, moins de 1 % des membres ont voté. Le contrôleur nommé par le tribunal s’est appuyé sur le Local Union Information System (LUIS) pour l’envoi des bulletins, une base de données qui favorisait les responsables syndicaux et qui a ignoré de larges secteurs de la base et des retraités.
Malgré ce musèlement des voix, la campagne de Lehman a obtenu 4777 voix, soit près de 5 % des suffrages exprimés, en se présentant ouvertement sur un programme visant à abolir l’appareil bureaucratique et à construire des comités de la base. Fain a remporté la présidence avec l’appui d’à peine 6 % des membres admissibles de l’UAW, un mandat provenant d’une infime minorité, triée sur le volet par un processus conçu par l’appareil syndical pour se maintenir au pouvoir.
Entre juillet et novembre de cette année-là, Lehman et ses partisans ont déposé au moins 18 plaintes auprès du contrôleur concernant des irrégularités électorales ; le contrôleur les a soit ignorées, soit rejetées. Après que le département du Travail eut rejeté sa plainte dans une décision de trois phrases, Lehman a poursuivi le département devant un tribunal fédéral.
En juin 2024, le juge de district américain David Lawson, du district est du Michigan, a donné raison à Lehman. Lawson a conclu que le département du Travail de l’administration Biden avait agi de manière « arbitraire et capricieuse », décrivant son raisonnement comme du « pédantisme », « circulaire » et « a posteriori ». Bloomberg Law a qualifié la décision de « rare réprimande du rôle du département du Travail dans la surveillance des syndicats ». Lawson a renvoyé l’affaire au département et ordonné la production d’un énoncé substantiel des motifs.
Après que la secrétaire au Travail par intérim de Biden, Julie Su, n’eut pas agi, des responsables de Trump ont publié en novembre 2025 un document de 36 pages justifiant tous les abus commis par la bureaucratie de l’UAW. Il affirmait que la bureaucratie de l’UAW avait déployé des « efforts raisonnables » pour garantir le droit de vote de ses membres et soutenait qu’aucune violation susceptible d’avoir influencé le résultat de l’élection ne s’était produite.
Il est à noter que la liste tenue par le contrôleur de l’UAW ne contient que les courriels de 300 000 membres de l’UAW, loin de l’ensemble des 392 447 membres actifs du syndicat, sans parler des 580 000 retraités qui sont également admissibles au vote.
Dans sa lettre, Lehman déclare :
Les près de 5000 voix que ma campagne a reçues dans ces conditions exprimaient une demande croissante pour le pouvoir de la base. Les modifications aux règles pour cette élection sont conçues précisément pour rendre plus difficile la candidature de travailleurs comme moi. Le principe « un membre, une voix » n’a de sens que si les travailleurs peuvent voter pour un candidat indépendant de l’appareil bureaucratique. Les délégués ont le pouvoir de prendre cette position. Je vous demande de l’utiliser.
Lehman inscrit la lutte de 2026 dans les traditions historiques du syndicat :
Nous approchons du 90e anniversaire de la grève avec occupation de Flint et des batailles insurrectionnelles de la base qui ont mené à la formation de l’UAW. Tous les acquis que les ouvriers de l’automobile et l’ensemble de la classe ouvrière ont remportés l’ont été grâce à la rébellion de la base. Voilà le défi auquel nous sommes confrontés aujourd’hui.
Il avance un programme en quatre points : abolir la bureaucratie et transférer le pouvoir aux travailleurs sur le plancher de l’usine ; remplacer 45 ans de « partenariat patronal-syndical » par une stratégie de lutte de classe, incluant le rétablissement des pensions, une politique de zéro mise à pied et une semaine de 30 heures sans perte de salaire ; bâtir une solidarité internationale unissant les ouvriers de l’automobile américains, canadiens et mexicains et défendre les travailleurs immigrants contre la « Gestapo de l’ICE de Trump » ; et mobiliser la puissance sociale du syndicat contre les attaques d’État policier et contre l’escalade de la guerre mondiale.
Lehman appelle les délégués à « prendre le parti de la base » et à proposer sa candidature depuis le parquet de la convention, et appelle chaque membre de l’UAW à faire pression sur ses délégués pour qu’ils fassent de même, à parler à leurs collègues de travail et à construire des comités de la base indépendants de la bureaucratie.
