Lundi, Keir Starmer a annoncé sa démission de ses fonctions de Premier ministre britannique et de chef du Parti travailliste, ouvrant la voie à sa succession à Andy Burnham, le maire du Grand Manchester.
La démission de Starmer a été exigée par la classe dirigeante britannique pour sauver son gouvernement travailliste de l'effondrement, afin que son programme droitier d'austérité et de guerre puisse se poursuivre et s'accélérer.
L'échec de Starmer à la tête du gouvernement suscitera la consternation au sein des gouvernements européens et à l’international. Ni Emmanuel Macron en France ni Friedrich Merz en Allemagne n’ont plus de soutien populaire que lui et pourtant ils sont chargés d’imposer le même programme.
Mais ce qui a scellé le destin de Starmer, ce ne fut pas son impopularité mais le calcul de la classe dirigeante qu’on ne pouvait plus compter sur lui pour atteindre ses objectifs stratégiques.
Starmer est le sixième Premier ministre britannique dans la décennie écoulée. Le soutien apporté à Starmer et au Parti travailliste par la majeure partie de la classe dirigeante aux élections de 2024 était censé apporter une solution aux problèmes qui minaient le capitalisme britannique depuis sa sortie de l'Union européenne en 2016.
Après la démission de David Cameron suite au référendum sur le Brexit, le Parti conservateur au pouvoir s'est enfoncé dans une crise profonde, marquée par le départ successif de Theresa May, Boris Johnson, Lizz Truss (la Première ministre au mandat le plus court de l'histoire britannique) et enfin Rishi Sunak. Une situation économique difficile, conjuguée à des relations commerciales et diplomatiques tendues, a envenimé les rapports entre la grande entreprise et ses traditionnels représentants.
Incapables d'offrir la stabilité nécessaire aux banques et aux trusts, les conservateurs attisaient également l'opposition populaire, qui a éclaté lors d'une importante vague de grèves en 2022-2023. Le gouvernement fut détesté pour sa destruction du niveau de vie, une corruption flagrante qui atteignit ses formes les plus grotesques durant la pandémie de COVID, la politique socialement meurtrière d'immunité collective de cette période et pour son soutien au génocide israélien à Gaza.
Mais la seule alternative viable, le Parti travailliste [le Labour], était de 2015 à 2020 entre les mains de Jeremy Corbyn: un Premier ministre inacceptable pour la classe dirigeante dû au risque que ses protestations modérées contre l’impérialisme et les inégalités sociales ne suscitent des attentes populaires dans la classe ouvrière, qu’il serait incapable de contrôler.
Starmer, qui avait achevé la déroute de la «gauche» grâce à la capitulation totale de Corbyn et de ses alliés, puis fixé un programme travailliste indiscernable de celui des conservateurs en crise que le Labour était appelé à remplacer, fut présenté comme la solution.
Il avait surtout pour mission de renforcer le rôle de la Grande-Bretagne dans la guerre de l'OTAN contre la Russie en Ukraine et de rétablir les relations américano-britanniques, mises à mal par l'élection de Donald Trump. À l'approche des élections de 2024, il déclara le Parti travailliste «parti de l'OTAN» et du sionisme; il attisa les sentiments anti-russes, promit de rétablir les relations avec Trump, soutint le génocide israélien à Gaza et s'engagea à une gestion budgétaire rigoureuse – garantie par sa ministre des Finances et « dame de fer » Rachel Reeves.
Dans son discours de démission, Starmer a fait allusion à ce bilan, se vantant d'avoir «hérité d'un Parti travailliste politiquement, financièrement et moralement en faillite» et d'avoir ensuite «éradiqué le poison de l'antisémitisme, restauré la confiance dans l'économie, la défense et la sécurité nationale; et d'être devenu un parti qui, une fois de plus, se tenait fièrement aux côtés de notre drapeau national, et non contre lui.»
Mais Starmer s'est révélé incapable de satisfaire les exigences de la bourgeoisie tout en préservant la capacité du Parti travailliste à gouverner. Bien qu'élu avec une large majorité, grâce presque exclusivement à l'effondrement du soutien pour les conservateurs, le Parti travailliste a en fait obtenu le plus faible pourcentage de voix de tous les gouvernements majoritaires de l'histoire britannique. Malgré tous ses efforts, Starmer n'a cessé de décevoir ses bailleurs de fonds bourgeois, tout en subissant une chute de popularité historique qui, à long terme, aurait menacé la survie de son gouvernement.
Les tentatives d'apaiser Trump ont mené au désastre politique, notamment sa nomination de Peter Mandelson comme ambassadeur aux États-Unis, impliquant directement son gouvernement dans le scandale Epstein. De plus, face à la montée des tensions entre les États-Unis et l'Europe, Starmer n'est pas parvenu à conclure un accord commercial significatif avec les États-Unis, tout en s'aliénant des alliés potentiels sur le continent. Alors que les difficultés économiques du Royaume-Uni s'aggravaient, il a souvent hésité à réduire les dépenses sociales et à céder aux exigences d'une augmentation des dépenses militaires à 3,5 pour cent du PIB avant 2035.
La chute de Starmer a été provoquée par l'opposition de la droite plutôt que par celle de la gauche.
Une campagne massive, largement financée par des oligarques comme Elon Musk et soutenue par l'administration Trump, a permis au Reform UK de Nigel Farage de s'imposer comme principal opposant au gouvernement travailliste et d’apparaître comme le foyer d'un mouvement d'extrême droite plus vaste, alimenté par le programme nationaliste et anti-immigration du Labour. Cela a valu au Labour d'importantes défaites aux élections locales de mai dernier, principalement face à Reform.
De hauts responsables des forces armées, soutenus par une grande partie des médias, ont quant à eux lancé des attaques répétées contre Starmer, lui reprochant de ne pas avoir augmenté les dépenses militaires assez rapidement.
Les démissions retentissantes de plusieurs ministres – à commencer par celles du ministre de la Santé Wes Streeting, puis du ministre de la Défense John Healy – ont préparé le terrain pour une lutte à la tête du parti. Cependant, rares étaient ceux, au sein des cercles dirigeants, qui souhaitaient la chute de l'ensemble du gouvernement travailliste. Le parti Reform UK n'inspire pas confiance sur le plan politique. Il partage avec les conservateurs un programme résolument pro-Brexit, de plus en plus perçu comme préjudiciable aux intérêts stratégiques de l'impérialisme britannique. Une étude récente suggère que l'économie britannique s'est rétrécie de 6 à 8 pour cent après la sortie de l'Union européenne par rapport à ce qu'elle aurait été le cas sans le Brexit, dans un contexte de conflits commerciaux et militaires qui ont fortement détérioré sa relation vitale avec les États-Unis et rendu le Royaume-Uni plus dépendant des marchés et des alliances militaires européens.
Dans une ultime tentative d'humilier Starmer, Trump a publié ceci dimanche soir: «Keir Starmer démissionnera de son poste de Premier ministre du Royaume-Uni. Il a lamentablement échoué sur deux sujets cruciaux: l'immigration et l'énergie (ouvrez les gisements pétroliers de la mer du Nord!). Je lui souhaite bonne chance!»
Ce que la classe dirigeante juge nécessaire à ce stade, ce n'est pas un nouveau gouvernement, mais un nouveau Premier ministre. Personne, en dehors de l'aile droite blairiste la plus radicale du parti, ne croyait que Streeting puisse remplacer Starmer, compte tenu de ses attaques contre le NHS et ses liens étroits avec Mandelson. Une campagne a donc été lancée pour faire revenir au Parlement le maire de Manchester, Andy Burnham: un homme au parcours blairiste irréprochable – arrivé loin derrière Corbyn dans la course à la direction du Labour en 2015 – mais sans siège au Parlement depuis 2017.
Après la victoire écrasante de Burnham à l'élection partielle de Makerfield vendredi matin, le sort de Starmer était scellé. Streeting, flairant le bon côté des choses, annonça qu'il ne se présenterait pas contre Burnham et qu'il était «convaincu » que ses idées avaient « toute leur place sous sa direction». Cela ouvrait la voie à une consécration de Burnham dès juillet, évitant ainsi une élection à la tête du parti. La prétendue aile gauche du Parti travailliste a donné son feu vert à cette nomination, ayant déjà clairement indiqué qu'elle ne présenterait pas de candidat.
Comme dans tous les pays, le rôle clé dans la facilitation des manœuvres de la classe dirigeante est joué par la « gauche » officielle, qui maintien sous contrôle les luttes de la classe ouvrière. Au Royaume-Uni, les partisans de Corbyn et la bureaucratie syndicale, qui ont réprimé et trahi les importantes grèves ayant éclaté contre le gouvernement conservateur, ont cherché à bloquer l'émergence d'une opposition socialiste et ouvrière au Labour de Starmer.
La plupart des députés corbynistes sont restés fidèles au Parti travailliste, tandis que Corbyn, après son exclusion, a refusé toute tentative de former un nouveau parti de gauche. Face à l'urgence d'une alternative, Corbyn a accepté de diriger Your Party et a reçu l'aval de la pseudo-gauche, avant de démobiliser systématiquement ses 800 000 sympathisants initiaux au point qu’il n’existe plus de l'organisation que le nom.
La campagne de Burnham pour le siège de Makerfield a été appuyée par presque tous les députés travaillistes. Elle a de fait bénéficié du soutien de la pseudo-gauche, qui a fait campagne contre un vote pour Reform, et de l'aide du parti des Verts de Zack Polanski, qui n'a pas mené de véritable campagne et a canalisé ses électeurs vers le Parti travailliste.
Quelles que soient les critiques formulées à l'encontre de Burnham, ces tendances ont rendu un service inestimable en le présentant comme un virage à gauche du Parti travailliste, prétendument opéré sous la pression populaire. Et cela continue; John McDonnell, un allié clé de Corbyn, a immédiatement exhorté Burnham à réintégrer ce dernier au sein du Parti travailliste.
Toute illusion que Burnham pourrait susciter parmi les électeurs sera vite dissipée. Avant même son entrée en fonction, il a clairement indiqué qu'il n'était pas seulement un candidat dans la continuité de Starmer, mais qu’il était aussi prêt à satisfaire toute critique visant ce dernier et venue de la droite.
Ses promesses de campagne visant à mettre fin à 40 ans de consensus néolibéral ont été récusées lorsqu'il s'est déclaré « pas du tout réticent » à baisser les dépenses sociales. Il a déjà fait part de sa volonté d'augmenter les dépenses militaires et a déclaré à la BBC au sujet de l'immigration: «Je suis d'accord avec ce que dit Farage; ce que nous devons faire, c'est retrouver un certain ordre.»
Dans un éditorial du WSWS du 14 mai, le Socialist Equality Party [Parti de l'égalité socialiste] expliquait que le gouvernement Starmer faisait «naufrage dû aux ondes de choc de la guerre en Iran et à la destruction par le président Donald Trump de la 'relation spéciale' entre États-Unis et Royaume-Uni»; il était «pris dans un étau de plus en plus serré » entre les demandes de réarmement massif et un «choc brutal des prix […] qui met à mal les familles de la classe ouvrière et frappe durement l'industrie».
Nous avions averti qu’«une fois de plus, alors que la haine populaire envers le gouvernement Starmer s’intensifie et que son effondrement électoral arrive rapidement, la ‘‘gauche’’ travailliste joue le rôle décisif pour préparer le terrain afin que la crise soit réglée exclusivement au sein d’un gang blairiste droitier et en désarroi.»
Grâce à elle et à ses défenseurs, «à chaque crise de gouvernement qu’a traversée la classe capitaliste britannique à mesure que sa position mondiale s’affaiblissait, les diktats de la finance internationale et les exigences du militarisme se sont imposés de manière toujours plus directe et flagrante.»
Nous avions insisté pour dire:
Le Parti travailliste n'est pas seulement soumis à la pression de ces forces. Ayant rompu tout lien qui lui restait avec son ancien électorat ouvrier, il est devenu, corps et âme, un instrument politique au service de l'oligarchie financière et de la grande entreprise…
En moins de deux ans, le gouvernement travailliste dirigé par Starmer a pleinement confirmé l’évaluation faite par le Socialist Equality Party (SEP) le jour de son élection: qu’un «nouveau monstre réactionnaire » avait été installé « à la tête d’un gouvernement travailliste sur une trajectoire de collision avec la classe ouvrière britannique».
Cet affrontement est inévitable malgré le remplacement imminent de Starmer par Burnham. Le problème fondamental auquel est confrontée la classe ouvrière est la lutte pour développer une nouvelle direction politique socialiste, opposée à l'ensemble du Parti travailliste et à la bureaucratie syndicale, qu’ils soient «de gauche» ou de droite. Seule cette direction peut donner une réponse à la spirale de guerre, de destruction du niveau de vie et de montée de l'extrême droite.
(Article paru en anglais le 23 juin 2026)
