Les primaires de New York et le rôle politique des Socialistes démocrates d’Amérique

Le candidat démocrate au Congrès, Brad Lander, arrive avec le maire de New York, Zohran Mamdani, pour une soirée électorale à New York, le mardi 23 juin 2026. [AP Photo/Ryan Murphy]

La victoire, la semaine dernière, de trois candidats soutenus par le maire de New York, Zohran Mamdani, et se revendiquant « socialistes démocrates » – dont deux ont détrôné des élus sortants –, lors des primaires démocrates au Congrès, est une nouvelle manifestation de la radicalisation politique aux États-Unis.

Des millions d'Américains sont confrontés à une société marquée par des inégalités criantes, où une oligarchie financière accumule des richesses colossales tandis que la vie devient de plus en plus précaire pour tous les autres. Ils subissent l'effondrement de la démocratie américaine sous une administration Trump qui met en place les fondements d'une dictature présidentielle, arrête les immigrés, déploie des troupes dans les villes américaines et poursuit ses opposants.

Des ressources considérables sont investies dans une guerre mondiale qui s'étend, menée au moyen de crimes de guerre et de génocide. Le mot « socialisme », que la classe dirigeante a passé près d'un siècle à tenter d'éradiquer de la vie politique, retrouve son attrait car le système en place n'offre rien aux travailleurs.

Trump et les républicains réagissent par des dénonciations hystériques du «communisme ». Au sein du Parti démocrate, un groupe de démocrates « centristes » a réagi aux primaires par un manifeste réaffirmant leur appartenance au capitalisme et leur attachement à la « responsabilité budgétaire » et au « maintien de l'ordre ». Le représentant Josh Gottheimer, partisan d'Israël, a qualifié les candidats soutenus par les Socialistes démocrates d'Amérique (DSA) de « fauteurs de troubles » au sein du parti.

Et New York n'est pas un cas isolé. Lors des élections de novembre dernier, Katie Wilson, se revendiquant socialiste démocrate, a été élue maire de Seattle, et des candidats soutenus par la DSA ont remporté des élections municipales de Minneapolis à Detroit, en passant par Cambridge (Massachusetts). Un membre des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA) sera très probablement le prochain maire de Washington.

Dans ce contexte, il est crucial de clarifier ce qu'est le socialisme – et ce qu'il n'est pas.

Mamdani a exposé sa conception du « socialisme démocratique » lors d'une interview diffusée dimanche à l'émission « This Week » d'ABC. Interrogé sur ce que voulait dire le socialisme démocratique, Mamdani a répondu qu'il était « fondamentalement pragmatique, car si nous ne pouvons rien faire pour les travailleurs, à quoi bon ? Ce qui m'intéresse, c'est d'obtenir des résultats. » Il a balayé d'un revers de main le manifeste des centristes du parti, affirmant n'avoir aucun intérêt à en rédiger ou à en lire un.

Il a cité son propre mandat de maire comme illustration du sens du socialisme. « Nous n'avons pas à nous demander à quoi ressemblerait la vie si un socialiste était élu », a-t-il déclaré. « J'ai été élu en novembre dernier, et au cours de ces six derniers mois, nous avons réalisé pour les travailleurs précisément ce que l'on nous disait impossible. » Les preuves qu'il a citées : la gratuité de la garde d'enfants pour les enfants de deux ans, le remboursement des loyers indûment payés, 165 000 nids-de-poule réparés et « le taux de criminalité le plus bas jamais enregistré dans l'histoire de notre ville ».

Voilà une définition du socialisme vidée de son contenu. Qualifier le socialisme de « pragmatique », renoncer à tout « manifeste » au nom de « résultats concrets », c'est affirmer qu'il n'est pas nécessaire d'analyser quoi que ce soit : ni l'origine de la richesse de l'oligarchie, ni le caractère de classe de l'État, ni la nature de l'administration Trump, ni les forces qui poussent le monde vers la dictature et la guerre. Le système est accepté comme un cadre permanent au sein duquel un fonctionnaire bienveillant gère les nids-de-poule et les loyers.

Interrogé sur l'ampleur des inégalités, Mamdani a fait remarquer qu'il dirigeait « la ville la plus riche du pays le plus riche de l'histoire du monde », une ville où « un habitant sur quatre vit dans la pauvreté », et a conclu qu'il fallait « un parti capable de reconnaître les atouts de cette économie et de comprendre qu'elle ne profite pas à suffisamment de personnes ».

L'inégalité est reconnue uniquement pour en occulter la cause. La richesse de l'oligarchie et la pauvreté de millions de personnes ne sont pas deux faits à équilibrer, mais les deux faces d'un même processus : l'extraction de profits sur le travail de la classe ouvrière. « Reconnaître les atouts de cette économie » revient à défendre le système qui engendre la misère.

La référence de Mamdani au « pragmatisme » n'est en réalité qu'une justification des tromperies et trahisons politiques les plus honteuses. La dernière en date est survenue le lendemain même de son interview. Comme l'a rapporté le New York Times lundi, après avoir promis, en tant que candidat, d'étendre le programme de bons de location CityFHEPS destiné aux sans-abri et aux locataires menacés d'expulsion, il a fait volte-face et repris à son compte l'appel à la rigueur budgétaire de son prédécesseur, adoptant une position plus à droite que celle du président du conseil municipal, un «modéré » qui le pressait de dépenser davantage.

Le Times a noté avec approbation que le maire « socialiste » « s'est également révélé pragmatique », soucieux de rassurer les « sceptiques des deux partis qui doutent qu'un socialiste démocrate de 34 ans puisse gouverner efficacement la capitale financière des États-Unis ».

Dans ce contexte, tout est permis. Depuis son entrée en fonction en janvier, sans doute au nom du « pragmatisme », Mamdani a rencontré Trump dans le Bureau ovale au moins deux fois, a décrit leur relation comme « honnête, directe et productive » et s'est rendu à la Maison-Blanche pour plaider en faveur de subventions fédérales pour le logement. Les relations avec un gouvernement en train d'instaurer une dictature se résument à des ententes au cas par cas.

Et que dire de l'affirmation selon laquelle son mandat de maire montre déjà « à quoi ressemblera la vie si un socialiste gagne » ? Son bilan y répond. Là où les travailleurs se sont mobilisés, il s'est rangé contre eux. Il s'est présenté comme un ami des 15 000 infirmières qui ont fait grève dans les hôpitaux de la ville en janvier, tout en collaborant avec la gouverneure Kathy Hochul pour mettre fin au mouvement et en soutenant les mesures de répression qu'elle avait autorisées. Lorsque 3 500 employés du Long Island Rail Road se sont mis en grève en mai, il a mis en place un service de bus d'urgence pour affaiblir le mouvement et a refusé de participer aux piquets de grève, soucieux de ne pas s'aliéner Hochul, dont il dépend pour obtenir des fonds publics.

Mamdani a maintenu intact le budget de la police, qui se chiffre en milliards de dollars, et a fait du taux de criminalité historiquement bas – fruit du travail du département de police de New York – le point central de son bilan.

Voilà ce que le « socialisme » de Mamdani nous offre : la gestion d'une ville capitaliste.

Ce que Mamdani présente comme novateur et ouvert d'esprit n'est en réalité que la plus vieille des supercheries. Dans les années 1890, le social-démocrate allemand Eduard Bernstein affirmait que le capitalisme avait appris à maîtriser ses crises et que le socialisme adviendrait par l'accumulation progressive de réformes au sein de l'État existant. Il résumait sa vision en une phrase qui pourrait servir de devise aux Socialistes démocrates d'Amérique (DSA) : « Le but final, quel qu'il soit, n’est rien ; le mouvement est tout.» La réponse de Rosa Luxemburg reste d'actualité. Ceux qui choisissent la réforme « au lieu et à l'encontre de la conquête du pouvoir politique », écrivait-elle, n'empruntent pas une voie plus paisible vers le même but, mais choisissent « un but différent » : un capitalisme à peine plus supportable.

Aux États-Unis, cette tradition se retrouve au sein des DSA, fondées par Michael Harrington sur le principe que les socialistes devaient constituer « l'aile gauche du possible » – le mot « possible » désignant ici le Parti démocrate. Au cours des quatre dernières décennies de cette stratégie de « réalignement », les démocrates ont encore accentué leur virage à droite, entraînant les DSA dans leur sillage.

Les DSA ne sont pas un parti ouvrier, contrairement aux partis sociaux-démocrates de masse dont est issu le révisionnisme de Bernstein. C'est une organisation de la classe moyenne supérieure, une faction au sein du Parti démocrate.

Et ils ne proposent aucun véritable programme de réforme. Mamdani appelle à un retour à « une conception du New Deal de ce que méritent les travailleurs », une politique qu'il déplore « ne trouver que dans les livres d'histoire ». Mais le New Deal n'était pas l'œuvre d'administrateurs pragmatiques. Il a été arraché à la classe dirigeante par les bouleversements des années 1930, à une époque où un capitalisme américain ascendant pouvait encore se permettre des concessions, même au cœur de la Grande Dépression, pour acheter la paix sociale.

Aujourd'hui, le capitalisme américain est en déclin prolongé. La fortune de ses dirigeants repose de plus en plus sur le parasitisme financier plutôt que sur la valeur réelle générée par la production industrielle. Depuis un demi-siècle, la classe dirigeante s'efforce de récupérer les acquis des générations précédentes de travailleurs.

L'oligarchie n'acceptera aucune atteinte à sa fortune, aussi minime soit-elle. La réaction furieuse aux élections de New York en est la preuve. Face à l'opposition populaire, l'aristocratie financière ne répond pas par des réformes, mais par la dictature, actuellement incarnée par l'ami de Mamdani à la Maison-Blanche, avec lequel le maire « pragmatique » négocie.

La classe ouvrière et la jeunesse qui se tournent vers le socialisme réagissent à une crise réelle. On leur dit que cette crise n'en est pas une, qu'aucun changement fondamental n'est nécessaire, que tout peut être redressé par des manœuvres pragmatiques au sein des institutions politiques capitalistes et, surtout, au sein du Parti démocrate.

Cela n'est pas du socialisme. C'est le moyen de contenir, de dissiper et de trahir l'immense colère sociale qui monte dans la société américaine – renforçant du même coup l'extrême droite.

Toute la situation actuelle souligne la nécessité d'un mouvement révolutionnaire. Aucune des grandes questions auxquelles sont confrontées les masses populaires – guerre mondiale, génocide, fascisme, changement climatique, dictature d'une oligarchie prédatrice – ne peut être résolue par des ajustements marginaux du système existant. Croire le contraire est une dangereuse illusion. La lutte pour le socialisme est indissociable du développement d'un mouvement révolutionnaire au sein de la classe ouvrière.

La radicalisation exprimée lors des élections new-yorkaises constitue un développement puissant et progressiste, mais elle ne pourra se poursuivre que si elle se libère du carcan politique que des figures comme Mamdani s'efforcent de lui imposer. Ce qu'il faut, c'est l'indépendance politique de la classe ouvrière : la construction d'un mouvement socialiste de masse qui se fonde non pas sur ce qui est « possible » dans le cadre d'un capitalisme en déclin, mais sur ce qui est nécessaire : la conquête du pouvoir par la classe ouvrière, l'expropriation de l'oligarchie et la réorganisation internationale de la société.

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