Perspective

Les meurtres commis par l’ICE dans le Maine et au Texas et les leçons de Minneapolis

Lundi matin, à l'angle des rues Pool et Hill, dans la petite ville de Biddeford, dans le Maine, Joan Sebastian Guerrero, un travailleur colombien de 26 ans en possession d'un permis de travail valide, d'un numéro de sécurité sociale et dans un processus de demande d'asile, a été assassiné par des agents fédéraux de l'immigration. Des voisins ont entendu jusqu'à sept coups de feu vers 7 h 15. Une vidéo filmée par un témoin montre les agents extraire Guerrero de son véhicule criblé de balles, le déposer sur le trottoir et le menotter alors qu'il saignait de la tête.

Selon le témoin Daniel Boucher, ses derniers mots furent : « J'ai essayé de m'arrêter. » La compagne de Guerrero et sa fille de 3 ans, vêtue d'un pyjama Bluey et portant un sac à dos rose à roulettes, d'après le Portland Press Herald, ont assisté à la scène depuis le trottoir, tandis qu'il agonisait. Son corps est resté menotté sur le trottoir pendant cinq heures.

Joan Sebastian Guerrero avec sa fille de 3 ans

Le mensonge, devenu monnaie courante pour l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), selon lequel la victime se serait servie de « son véhicule comme d’une arme », s'est effondré en quelques heures. C'est la version initiale du département de la Sécurité intérieure (DHS) présentée au sénateur Angus King, la même que celle présentée pour Lorenzo Salgado Araujo, assassiné à Houston six jours plus tôt alors qu'il conduisait ses collègues vers un chantier. Face aux témoignages et aux images vidéo qui ont démenti ce prétexte, l'ICE a prétendu que Guerrero avait « tenté de fuir » et que l'agent avait ouvert le feu « craignant pour la sécurité publique ».

Ce second mensonge est, à bien des égards, plus sinistre encore que le premier. Il abandonne toute prétention de menace. C'est une déclaration publique autorisant les agents fédéraux à abattre n'importe qui, n'importe où, sous prétexte qu'il aurait tenté de s'enfuir en voiture : une affirmation du droit de tuer.

Ces meurtres ont suscité une vive indignation. À Biddeford, des centaines de manifestants ont envahi les rues en quelques heures, se rassemblant au centre-ville et prenant d'assaut le bureau local de la sénatrice Susan Collins. À Houston, les manifestations suite au meurtre de Salgado se poursuivent depuis une semaine, et des rassemblements sont prévus ce week-end dans tout le pays.

Face à l'escalade des tensions, l'administration Trump a annoncé, par l'intermédiaire du bureau du sénateur King, que l'ICE « suspendrait » les contrôles routiers non urgents. Cependant, le responsable de l'immigration, Tom Homan, a immédiatement apporté une précision : « Il ne s'agit pas d'un changement de politique, mais d'une suspension temporaire. » Homan a déclaré à Fox News : « Ce n'est même pas un simple contretemps. Il s'agit d'un examen à court terme, afin que l'ICE se sente en sécurité. »

Lorenzo Salgado Araujo

Le règne de terreur se poursuit, et de nouvelles assurances sont offertes pour « la sécurité » des agents de l'ICE. Hier encore, un autre immigrant a été tué, percuté par un semi-remorque à Saint-Augustine, en Floride, alors qu'il fuyait des agents de l'ICE et du HSI (Homeland Security Investigations), qui n'ont pas expliqué les raisons de leur intervention. Les autorités n'ont même pas divulgué l'identité de la victime, la décrivant seulement comme étant mexicaine.

Ces meurtres soulèvent des questions politiques cruciales. Cela fait maintenant plus de six mois que l'agent de l'ICE, Jonathan Ross, a abattu Renée Good dans sa voiture, au sud de Minneapolis, et un peu moins de six mois que des agents des douanes et de la protection des frontières (CBP) ont tué par balle Alex Pretti alors qu'il tentait de protéger une femme agressée par ces mêmes agents. Ces meurtres sont survenus dans un contexte de violente occupation fédérale des Twin Cities, qui avait provoqué des semaines de manifestations, culminant en janvier avec des rassemblements de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans le centre-ville de Minneapolis. L'appel à la grève générale contre l'ICE est devenu la revendication centrale.

Face à un mouvement ouvrier exigeant l'expulsion de l'ICE et la poursuite des meurtriers, le Parti démocrate et l'appareil syndical ont œuvré systématiquement pour le faire taire. Le gouverneur Tim Walz a mobilisé la Garde nationale et la police d'État contre les manifestants. Les responsables syndicaux ont ordonné aux travailleurs de respecter les clauses de non-grève de leurs conventions collectives, transformant ainsi la demande de grève générale en une simple « journée d'action ».

Lorsque la présence fédérale visible à Minneapolis a été réduite suite à un accord entre Walz et l'administration Trump, les démocrates et leurs apologistes de la pseudo-gauche ont crié victoire. Le World Socialist Web Site a mis en garde contre ces déclarations triomphantes. Les forces paramilitaires étaient redéployées et le complot de dictature s'accélérait. Cet avertissement s'est avéré parfaitement justifié.

Les agents retirés des rues de Minneapolis ont été dispersés dans le cadre d'une occupation nationale. L'ICE a été déployée dans les aéroports du pays et dans plus de 40 États, atteignant des villes qui n'avaient jusqu'alors jamais subi de présence fédérale. Parallèlement, un programme de construction de centres de détention de 45 milliards de dollars se poursuit. L'occupation militaire des villes américaines se poursuit, avec plus de 2600 soldats de la Garde nationale à Washington, 1500 à Memphis – où un soldat de la Garde a abattu Tyrin Johnson, 20 ans, ce mois-ci – et d'autres encore à La Nouvelle-Orléans.

La loi Posse Comitatus, qui pendant près de 150 ans a interdit à l'armée d'assurer le maintien de l'ordre sur le territoire national, est désormais lettre morte. Mardi, le président de la Chambre des représentants, Mike Johnson, a défendu la demande du Pentagone d'un financement supplémentaire de 350 milliards de dollars, s'ajoutant à un budget record de 1 100 milliards de dollars, en déclarant : « Nous combattons le communisme sur notre propre sol .»

Pendant ce temps, les meurtriers restent sous la protection du ministère de la Justice. Les assassins de Good et de Pretti sont libres et n'ont pas été inculpés. Ce n'est que cette semaine que les procureurs du Minnesota ont enfin obtenu des preuves que les autorités fédérales avaient dissimulées pendant six mois, ce qui a incité la procureure du comté de Hennepin, Mary Moriarty, une démocrate, à remercier ses « partenaires fédéraux » d'avoir contribué à « promouvoir la confiance du public ».

Les « réformes » inefficaces des démocrates en matière d'application des lois sur l'immigration visaient à contenir le mouvement populaire et à réhabiliter le système d'expulsion, et non à le démanteler. Avant les meurtres, les démocrates avaient financé l'opération d'expulsions de masse de Trump sans conditions significatives. Une fois les manifestations retombées, ils ont même abandonné leurs propositions de réforme symboliques.

Ce qui terrifie les démocrates, ce n'est pas la mise en place d'un État policier, mais le mouvement de masse émergent qui menace le statu quo capitaliste.

Aujourd'hui, confrontés à deux nouveaux cadavres, les démocrates reprennent le même scénario. Le chef de la minorité sénatoriale, Chuck Schumer, a déclaré mardi que « les meurtres ne cesseront pas tant que nous n'aurons pas mis fin à l'impunité que Trump et les républicains veulent préserver ». Il sait que cette impunité est partagée par les deux partis. C'est Schumer et la direction démocrate qui ont orchestré la manœuvre cynique ayant permis d'allouer près de 70 milliards de dollars supplémentaires à l'ICE et à la police des frontières jusqu'en 2029. C'est cet argent qui a permis d'embaucher, d'armer et de déployer les assassins de Guerrero.

La délégation du Maine au Congrès a publié une lettre commune demandant à l'inspecteur général du département de la Sécurité intérieure une enquête « exhaustive, transparente et menée dans les plus brefs délais ». La lettre n'exige ni l'identification ni l'arrestation du meurtrier, n'appelle pas à l'arrêt des opérations de l'ICE et ne condamne même pas le meurtre, qu'elle qualifie simplement de « fusillade mortelle impliquant » des agents de l'ICE. Son seul souci est que des « réponses rapides et factuelles » permettent de « tourner la page » et de garantir que les opérations futures se déroulent « en toute sécurité » et « dans le respect de la loi ».

Le procureur général démocrate du Maine, Aaron Frey, connaît l'identité du meurtrier de Guerrero, mais refuse de la divulguer, se contentant d'annoncer la suspension de l'agent.

Bernie Sanders joue un rôle particulièrement répréhensible en gardant le silence sur ces deux meurtres. Ce silence s'explique par son soutien à la politique anti-immigration de Trump. Sanders a repris l'argument nationaliste selon lequel, sans frontières, « il n'y a pas de nation » et a félicité Trump d'avoir « mieux géré » la question de la sécurité des frontières que Biden. Son rôle, à l'instar de celui de toute l'aile gauche du Parti démocrate, est de légitimer le système d'expulsion et d'empêcher tout mouvement indépendant de la classe ouvrière de s'y opposer.

La détermination à lutter est présente à Biddeford, à Houston, à Minneapolis et dans tout le pays. Il est indispensable de mettre en place une organisation et un programme indépendants. Chaque canal officiel sert à étouffer le mouvement, tandis que la machine de terreur est développée et perfectionnée pour être utilisée contre l'ensemble de la classe ouvrière.

L'instauration d'un État policier va de pair avec les guerres de conquête, comme en Iran, menées pour s'emparer du pétrole et d'autres ressources, notamment de nouvelles sources de main-d'œuvre bon marché. Le coût de cette situation est supporté par la classe ouvrière, sous la forme d'une flambée des prix et de la destruction des services de santé, de l'éducation et de l'emploi. La répression d'État est la réponse inévitable à la vague de résistance des travailleurs.

Le Parti de l'égalité socialiste et l'Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC) appellent à la création de comités indépendants sur les lieux de travail et dans les quartiers afin de préparer une action de masse, pouvant aller jusqu'à la grève générale, contre la terreur de l'ICE et la dictature. Ces comités doivent unir les travailleurs de tous les secteurs, nationalités et statuts migratoires, et établir des liens directs entre les luttes menées à Houston, Biddeford, Minneapolis, Memphis et dans tout le pays.

La lutte contre les violences de l'ICE est indissociable de la lutte contre la dictature, et cette dernière est indissociable de la lutte contre l'oligarchie financière qui la soutient. Les escadrons de la mort dans les rues, la volonté de criminaliser l'opposition et le complot de la Maison-Blanche contre les élections de mi-mandat ont tous la même origine : une société où les inégalités et la concentration des richesses ont atteint ont tel degré qu’elles sont devenues incompatibles avec les principes démocratiques.

La défense des droits démocratiques incombe à la classe ouvrière. Elle exige la lutte pour le socialisme et la réorganisation de la vie économique afin qu'elle serve les besoins sociaux, et non la richesse des oligarques et leurs guerres.

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