Un « socialisme » pour le New York Times : entretien avec le fondateur de Jacobin, Bhaskar Sunkara

Le 16 juillet, le New York Times a publié un entretien réalisé par son chroniqueur Ross Douthat avec Bhaskar Sunkara, rédacteur fondateur de Jacobin, président de Nation et, pendant deux décennies, membre éminent des Democratic Socialists of America (DSA, Socialistes démocrates d’Amérique). L’épisode du podcast de Douthat, « Interesting Times », était diffusé sous le titre « Une vision d’une “société sans capitalisme” », suivi d’un sous-titre révélateur : « Le socialisme démocratique peut-il sauver la gauche sans détruire le capitalisme ? »

La question contient sa propre réponse. Le Times, porte-voix de l’establishment du Parti démocrate, ne consacre pas 29 pages à des mouvements qui menacent l’ordre social. Il les consacre à des mouvements qu’il cherche à promouvoir.

Le chroniqueur du New York Times Ross Douthat interviewe Bhaskar Sunkara, fondateur de Jacobin et membre des Democratic Socialists of America, le 16 juillet 2026. [Photo: New York Times]

Le fait que Douthat ait été choisi pour réaliser cet entretien est en soi significatif. C’est un conservateur catholique de droite, depuis longtemps une voix intellectuelle de la droite républicaine. Dans les semaines qui ont suivi la publication de l’entretien avec Sunkara sur le site du Times, Douthat a été recruté par Bari Weiss, rédactrice en chef de droite de CBS News, installée à ce poste par le milliardaire pro-Trump David Ellison. Douthat s’est vu offrir un poste lucratif de correspondant pour « 60 Minutes », après que la plupart des membres de l’équipe eurent été congédiés.

La conversation entre Douthat et Sunkara était amicale jusqu’à en devenir intime. Douthat a commencé en s’adressant à Sunkara par « camarade », et tous deux ont découvert un « terrain d’entente » sur diverses questions. Du début à la fin, le ton était celui de deux personnes qui partageaient bien plus d’accords que de désaccords.

Treize jours avant la publication de l’entretien, le président Donald Trump s’était tenu au mont Rushmore et avait déclaré, dans un discours marquant le 250e anniversaire du pays : « Vous pouvez être loyal envers Karl Marx ou vous pouvez être loyal envers l’Amérique. Vous ne pouvez pas être les deux. » Il avait qualifié le communisme de «cancer ».

Le lendemain, il avait relayé une vidéo appelant à expulser les « sales communistes purs et durs », dont le maire démocrate de New York et membre des DSA, Zohran Mamdani.

Dans ces conditions, l’une des figures les plus en vue des DSA s’est assise avec un chroniqueur conservateur du New York Times pour fournir une démonstration systématique, point par point, que les DSA étaient loyaux envers le capitalisme américain, hostiles à la révolution, fidèles au Parti démocrate et constituaient un gestionnaire sûr pour la classe dirigeante.

« Je suis parfaitement à l’aise d’attendre »

Ce qui était peut-être le plus frappant dans l’entretien dans son ensemble était la complaisance absolue qui imprégnait chaque parole prononcée par Sunkara. L’entretien s’est déroulé dans un contexte d’intensification de la campagne en faveur de la dictature, d’expansion de la guerre impérialiste mondiale et de concentration extrême des richesses entre les mains d’une oligarchie capitaliste.

Aucune de ces questions n’a été abordée au cours des 29 pages de conversation consacrées aux perspectives du socialisme. Le fascisme n’a pas été mentionné. Pas plus que l’Iran. L’administration Trump elle-même n’a été évoquée qu’en passant. Les questions de vie ou de mort auxquelles est confrontée la classe ouvrière étaient tout simplement absentes, tout comme les manifestations de masse qui ont éclaté aux États-Unis ou la vague de grèves.

À leur place régnait un sentiment de complaisance. Adoptant l’attitude de Pangloss, dans Candide de Voltaire, Sunkara a déclaré : « Nous ne vivons pas dans le pire des mondes possibles. » Selon la vision de Sunkara, les choses ne vont vraiment pas si mal.

Sunkara devrait parler pour lui-même. Et c’est ce qu’il fait – ainsi que pour une couche sociale privilégiée dont il est le représentant. Les partisans des candidats récemment élus se présentant comme « socialistes », selon son analyse, ne sont « pas nécessairement les plus opprimés ». Dans de nombreux cas, « ils obtiennent des augmentations supérieures au taux d’inflation, mais ils ont quand même le sentiment d’être sous pression ».

Il s’agit d’un autoportrait révélateur du milieu social auquel Sunkara s’adresse : une classe moyenne supérieure relativement complaisante. Ce que cette couche recherche n’est pas l’abolition de la société de classes, mais une répartition plus favorable des richesses au sein des 10 % les plus riches, ainsi qu’une voix politique qui donne à cette aspiration le nom de socialisme.

Mais le récit que fait Sunkara des personnes qui votent pour les candidats des DSA est déformé par sa propre vision du monde. Il regarde les masses de gens qui se mobilisent pour ces campagnes et y voit son propre reflet : des individus à l’aise qui se contentent de « se sentir sous pression », dont la perception de leur vie, suggère-t-il, est « un petit peu différente de la réalité ».

En réalité, des millions de personnes votent pour des candidats qui se qualifient de socialistes parce qu’elles cherchent un moyen de lutter contre le capitalisme. Parmi elles se trouvent de larges secteurs de la jeunesse et de la classe ouvrière, notamment beaucoup de personnes qui se considéraient autrefois comme solidement ancrées dans la classe moyenne, mais qui ont été profondément radicalisées par le génocide à Gaza, l’instauration progressive d’une dictature aux États-Unis et la concentration obscène des richesses.

Sunkara les peint tous avec son propre pinceau complaisant. Cette complaisance a trouvé son expression la plus achevée à la fin de l’entretien. « Ma vision d’une bonne société, a déclaré Sunkara, pourrait prendre des siècles à être mise en œuvre, et je suis parfaitement à l’aise d’attendre dans ma chambre hyperbolique. »

Dans la mémoire des personnes qui vivent aujourd’hui, le capitalisme a produit deux guerres mondiales, le fascisme et l’Holocauste. Il produit aujourd’hui un génocide diffusé en temps réel par les médias, un réarmement mondial, une catastrophe climatique qui s’accélère et, aux États-Unis, la préparation ouverte d’une dictature.

La question sérieuse posée par la crise actuelle est de savoir si la civilisation capitaliste peut encore survivre quinze ans. Un homme qui observe ce paysage et se déclare « parfaitement à l’aise » à l’idée d’attendre pendant des siècles révèle par là même sa position de classe.

Un programme situé à droite de la Grande Société

Le contenu du programme de Sunkara est calibré pour cette couche sociale. Il le décrit comme des « doses de socialisme au sein du capitalisme », la « démarchandisation de certains biens », un État-providence élargi « qui ne serait pas sans rappeler la Norvège», ainsi qu’une « nationalisation sélective, notamment des monopoles naturels » – «même des choses comme les chemins de fer ». Il reconnaît immédiatement que cela «pourrait correspondre à beaucoup de sociaux-démocrates ».

Autrement dit, il fait vaguement référence à certaines réformes sociales. Cependant, la pauvreté de son « socialisme » devient encore plus flagrante lorsqu’il entre dans les détails. Sa politique du logement est « très largement fondée sur le changement des règles de zonage et sur la facilitation de la construction par les promoteurs ». Sa proposition révélatrice consiste en un marché avec le secteur immobilier : « Nous allons dégager le terrain. Nous allons vous permettre de créer ce grand projet immobilier. Nous allons nous opposer aux intérêts des propriétaires locaux, et vous allez construire votre grand projet de logements. » En échange, Sunkara ne demande qu’« un certain degré de contrôle des loyers », qui n’interviendrait qu’« après 30 ans, après que vous aurez obtenu un rendement raisonnable sur votre investissement ».

Son programme fiscal aurait pu être rédigé par la Brookings Institution ou par n’importe quel autre groupe de réflexion du Parti démocrate : « les impôts devront augmenter pour les classes moyennes », combiné à la recherche de « gains d’efficacité dans l’État-providence américain existant ». C’est le vocabulaire de tous les gouvernements d’austérité des quatre dernières décennies. Et l’ensemble est régi par une loi générale que Sunkara formule ainsi : « toute forme de social-démocratie repose sur la croissance et la redistribution. Il faut un moteur pour l’investissement économique. Il faut de la rentabilité pour avoir quelque chose à redistribuer. »

Interrogé sur le mécanisme qui obligerait les entreprises à investir de manière productive, Sunkara a proposé des « syndicats plus puissants et des formes de négociation sectorielle et centralisée », dont il a décrit la fonction de la manière suivante : un salaire minimum plus élevé « éliminera les entreprises les plus faibles du secteur, il les fera probablement disparaître », permettra aux entreprises intermédiaires « d’innover » et laissera aux plus puissantes des « profits excédentaires qu’elles pourront ensuite investir afin de conserver leur part de marché ».

Dans la vision utopique de Sunkara, la classe ouvrière sert de sage-femme pour aider les grandes entreprises à « innover » et à assurer la pérennité des « profits excédentaires » et des « parts de marché » des entreprises géantes, tandis que des milliers d’emplois disparaissent avec l’effondrement des « entreprises les plus faibles », c’est-à-dire des petites entreprises.

Douthat a posé la question : « Le socialisme démocratique est-il compatible avec le capitalisme ? » Réponse de Sunkara : « À long terme, non. Nous sommes anticapitalistes [...] Mais à court terme, tant que nous sommes dans une économie capitaliste, bien sûr, nous avons besoin d’entreprises qui soient rentables, qui fournissent des emplois et qui paient des impôts. Je pense donc que, pour gouverner à court terme en tant que sociaux-démocrates, nous avons besoin d’entreprises rentables. »

Le « long terme », comme nous l’avons vu, se mesure en siècles. À toutes les échelles de temps qui comptent pour un être humain, ce programme consiste à administrer le capitalisme sur la base de sa rentabilité.

Il vaut la peine de mesurer ce « socialisme » à l’aune de l’histoire réelle de la politique capitaliste américaine. En 1965, Lyndon Johnson a promulgué Medicare, Medicaid, l’aide fédérale à l’éducation et le programme de bons alimentaires, parallèlement à une importante expansion du logement public et à l’adoption des lois sur les droits civiques, alors que le taux marginal supérieur de l’impôt sur le revenu s’élevait à 70 % et le taux d’imposition des entreprises, à 48 %.

Johnson était un politicien bourgeois et impérialiste impitoyable, qui intensifiait alors la guerre contre le Vietnam. La Grande Société elle-même fut mise à mal en l’espace de cinq ans par la contradiction entre les réformes sociales intérieures et la politique belliciste mondiale de l’impérialisme américain.

Pourtant, le programme de référence du Parti démocrate au sommet de l’essor économique de l’après-guerre, mis en œuvre par un président impérialiste dans le cadre ordinaire de la gestion de l’État capitaliste, se situe nettement à gauche de ce que le rédacteur fondateur de Jacobin présente aujourd’hui au New York Times comme le programme combatif du « socialisme démocratique ».

La comparaison ne devient pas plus favorable si l’on remonte davantage dans le temps. Le Parti socialiste de Norman Thomas fit campagne en 1932 en faveur de la nationalisation de l’industrie de base et des banques. John Dewey, philosophe libéral qui n’était pas marxiste, passa la même décennie à affirmer avec insistance que les travailleurs ne pourraient rien obtenir sans rompre avec les deux partis capitalistes.

Plus loin encore dans le passé, le People’s Party (les populistes) adopta son programme fondateur à Omaha le 4 juillet 1892. Celui-ci comprenait la propriété publique des chemins de fer, du télégraphe et du téléphone ; un impôt progressif sur le revenu ; des caisses d’épargne postales destinées à briser l’emprise des banquiers privés ; ainsi que la récupération de toutes les terres détenues par les chemins de fer et les entreprises « au-delà de leurs besoins réels ». Ce programme n’était pas celui de marxistes, mais celui d’agriculteurs ruinés et de petits propriétaires, d’un mouvement des classes moyennes broyées par le capital financier.

Tout cela se situe très nettement à gauche de tout ce que propose Sunkara, qui réserve même ses timides suggestions concernant les entreprises détenues par les travailleurs et les banques publiques à un avenir lointain, dans des « siècles ».

Une faction du Parti démocrate

La finalité politique de l’entretien traverse chaque échange. Sunkara adresse, par l’intermédiaire de Douthat, un argument au New York Times et à l’establishment du Parti démocrate : les DSA ne constituent aucune menace. Ils sont respectables, modérés et on peut compter sur eux.

Les exemples se succèdent. Lorsque Douthat a évoqué l’association des candidats des DSA avec l’abolition de la police, Sunkara a renvoyé aux faits : « Zohran Mamdani administre actuellement un service de police composé de plus de 30 000 hommes et femmes armés, et il l’administre, selon de nombreux témoignages, correctement. » Il en a lui-même tiré la conclusion générale : « Je pense qu’en pratique, l’expérience de la gouvernance et de la participation aux élections constitue une force modératrice sur bon nombre de ces questions. »

La preuve de l’aptitude des DSA à exercer le pouvoir, offerte à un chroniqueur conservateur, est donc que leur responsable élu le plus en vue dirige la plus grande force de police du pays à la satisfaction de la classe dirigeante.

Sur l’intelligence artificielle, le seul principe ferme de Sunkara consiste à protéger la position concurrentielle du capitalisme américain : « Cela n’a pas de sens de couler certaines entreprises américaines si d’autres entreprises, venues d’autres régions du monde, vont créer les mêmes bouleversements. » Il a soutenu la proposition visant à ce que le gouvernement prenne des participations au capital des entreprises d’IA, une idée « défendue par des personnalités aussi différentes que Bernie Sanders et Steve Bannon », c’est-à-dire un rapprochement entre le sénateur « socialiste » et l’idéologue fasciste, qu’il a présenté sans détailler davantage.

Sur l’immigration, Sunkara s’est présenté comme « un gauche très orthodoxe » souhaitant « abolir l’ICE ». La revendication était immédiatement assortie d’une réserve : « Évidemment, nous avons toujours besoin d’une certaine forme de contrôle des frontières et des douanes, mais revenons au moins à la norme qui existait avant l’ICE. »

Après avoir formulé ce qu’il appelait « cette revendication radicale », il a consacré l’essentiel de sa réponse à faire l’éloge de Dan Osborn, candidat au Sénat dans le Nebraska, dont la phrase d’ouverture devant des électeurs de Trump est, selon les termes de Sunkara : « Je suis d’accord avec Donald Trump. Nous avons besoin d’une frontière solide. » Sunkara a laissé entendre que, des deux hommes – lui-même et le démocrate de droite et pro-guerre Osborn – Osborn était le plus « progressiste ».

Concernant l’administration Biden, Sunkara a déclaré : « Je déteste devoir défendre Biden », avant de s’employer à le faire. La politique industrielle de Biden au plus fort de la pandémie a créé « des centaines de milliers de nouveaux emplois manufacturiers », tandis que le reste du monde capitaliste en supprimait. Cela alors même que Biden mettait en œuvre ce que Trump avait commencé : à savoir l’élimination de toutes les restrictions à la propagation de la COVID. « Biden, je pense, a fait les choses correctement », a proclamé Sunkara. « Ses échecs étaient fondamentalement des échecs de communication. » Trump lui-même s’est vu attribuer le mérite d’avoir «remis au premier plan la politique industrielle et les droits de douane en 2016 ».

Le nationalisme économique des deux administrations, qui constitue la préparation de l’économie américaine à la guerre, a été approuvé sans réserve. Selon cette analyse, ce qui manquait à Biden n’était pas une politique différente, mais un meilleur vendeur ; et lorsque Douthat a suggéré que Mamdani fournissait le talent de communicateur qui faisait défaut à « un Joe Biden vieillissant et décrépit », Sunkara a acquiescé : « Je dirais que c’est au moins une partie de l’explication. »

Cela a conduit l’entretien vers la question qui préoccupe le Parti démocrate plus que toute autre : la guerre. Ici, ce que Sunkara a dit compte moins que ce qu’il n’a pas dit.

Concernant Gaza, il n’a pas employé le mot « génocide ». « Des dizaines de milliers de personnes viennent d’être tuées à Gaza », a-t-il déclaré, ne mentionnant qu’une fraction du bilan réel. Nulle part il n’a précisé que les bombes étaient américaines et fournies par une administration démocrate. Ce qu’il a plutôt expliqué, c’est l’usage politique qui est fait de la question : « elle sert à distinguer les démocrates qui sont attachés à un ancien establishment politique, y compris à l’establishment de la politique étrangère, des démocrates qui sont meilleurs. »

Douthat a traduit ses propos ainsi : une position pro-palestinienne permettait d’identifier un candidat à « un vote fiable en faveur d’une restructuration globale du Parti démocrate ». Sunkara a acquiescé. Le dégoût ressenti par toute une génération face à l’extermination d’un peuple était présenté comme un instrument de tri lors des primaires démocrates.

Plus significatifs encore étaient les silences. En 29 pages, l’Iran n’a jamais été mentionné. La guerre contre la Russie n’a jamais été mentionnée, pas plus que l’Ukraine, l’OTAN, les préparatifs de guerre contre la Chine ou le budget de mille milliards de dollars du Pentagone.

Pour la classe dirigeante, aucune question ne revêt une importance supérieure à celle de la guerre. Une tendance « socialiste » qui garde un silence total sur les plans de guerre de l’impérialisme américain, tout en réduisant le génocide américano-israélien à un instrument de factionnalisme au sein du Parti démocrate, communique quelque chose que le Times comprend parfaitement : sur la question décisive, les DSA ne poseront aucun problème.

Les DSA, Harrington et la « réconciliation du libéralisme et du socialisme »

Le socialisme que Sunkara a présenté au Times n’a aucun rapport avec la classe ouvrière ou la lutte des classes. Les travailleurs sont apparus dans l’entretien en tant qu’électeurs, contribuables et bénéficiaires de programmes sociaux, mais jamais en tant que classe en conflit avec le capital, jamais en tant que force sociale sur laquelle repose le mouvement socialiste. Ce que Sunkara a exposé n’était pas un programme visant à renverser le capitalisme, mais le programme des DSA au pouvoir : l’administration de l’État capitaliste, de sa police, de ses budgets et de ses guerres, sous une étiquette « socialiste ».

Il a formulé la conception théorique vers le début de l’entretien : « Les socialistes américains sont beaucoup plus libéraux qu’ils ne le pensent eux-mêmes [...] Il y a eu une sorte de réconciliation entre le libéralisme et le socialisme. »

Un siècle entier de lutte entre le marxisme et le libéralisme – sur la question de l’État, sur la guerre, sur la nécessité pour la classe ouvrière de disposer de son propre parti – a été dissous dans une « sorte de réconciliation ». Ceux qui votent pour les candidats des DSA pensent voter pour des socialistes. Le publiciste des DSA a assuré au New York Times qu’ils se trompaient. Il serait difficile de définir plus précisément la fonction des DSA.

Sunkara a inscrit cette politique dans une tradition. Il a expliqué avoir été politisé «dans les livres de bibliothèque, en lisant des ouvrages de gens comme Irving Howe et Michael Harrington ». Harrington, a-t-il dit à Douthat, « faisait partie de l’establishment organique, à la gauche de la social-démocratie, de ces gens qui voulaient simplement rendre le capitalisme un peu plus humain – mais on pourrait aussi dire à la droite d’un certain léninisme ».

Harrington était la figure centrale d’une tendance issue de la rupture de Max Shachtman avec le trotskysme en 1940, qui passa les décennies de l’après-guerre à se déplacer constamment vers la droite, jusqu’à rejoindre l’appareil anticommuniste de la bureaucratie de l’AFL-CIO et l’orbite du département d’État. Sa doctrine stratégique était le « réalignement » : la dissolution de la politique socialiste indépendante au sein du Parti démocrate, résumée par la formule de Harrington visant à rechercher « l’aile gauche du possible ». Le « possible » étant à chaque étape défini par ce que le Parti démocrate, l’appareil syndical et la classe dirigeante étaient disposés à permettre.

Lorsque l’épreuve se présenta avec la guerre du Vietnam, la déférence envers George Meany et l’AFL-CIO pro-guerre l’emporta. Harrington s’opposa pendant des années à la revendication du retrait et contribua à organiser Negotiations Now, un groupe de façade dont la fonction principale était de dénoncer le mouvement antiguerre comme étant « objectivement procommuniste ». Les DSA, fondées en 1982, ont poursuivi cette politique sans modification.

Quant à « un certain léninisme », Douthat en fournit la traduction : « Staline. À la droite de Joseph Staline. » Réponse de Sunkara : « Bien sûr, comme nous devrions tous aspirer à l’être. » Il s’est donc engagé à être « à la droite » de l’homme responsable de la plus grande extermination de révolutionnaires de l’histoire.

L’amalgame entre le léninisme et le stalinisme constitue le mensonge fondateur partagé aussi bien par l’historiographie stalinienne que par l’historiographie impérialiste. Il est réfuté par toute l’histoire de l’Opposition de gauche trotskyste et de la Quatrième Internationale, dont les cadres furent exterminés par Staline précisément parce qu’ils incarnaient la continuité du léninisme, c’est-à-dire de l’internationalisme révolutionnaire.

Sunkara, qui calomnie le léninisme en l’assimilant au stalinisme, partage en réalité beaucoup de choses avec le stalinisme. Aux États-Unis, le service essentiel rendu par le Parti communiste au capitalisme américain fut la subordination de la classe ouvrière au Parti démocrate sous la bannière du Front populaire. Dans son livre The Socialist Manifesto, Sunkara défend précisément cette politique du Parti communiste des années 1930 comme un modèle, qu’il oppose favorablement au Parti socialiste de l’époque, qui présentait encore des candidats indépendamment de Roosevelt et contre lui.

Ce que Sunkara reproche au stalinisme n’est pas qu’il soit devenu une force ouvertement contre-révolutionnaire, qu’il ait exterminé la direction bolchevique, jusqu’à commettre l’assassinat de Trotsky en 1940, mais qu’il soit resté associé, aussi frauduleusement que ce soit, à la Révolution russe. Ce qu’il en conserve est précisément ce que la classe dirigeante américaine a toujours trouvé le plus utile : canaliser tout mouvement de travailleurs et de jeunes vers le Parti démocrate.

Un mémoire à l’attention de la classe dirigeante

Pris dans son ensemble, l’entretien constitue un mémoire soumis à la classe dirigeante par l’intermédiaire de son principal journal, à un moment où certains secteurs de cette classe débattent de ce qu’il convient de faire des DSA. La réponse de Trump consiste à les criminaliser, à les expulser, à « les éliminer ». La réponse du Times, incarnée par la curiosité courtoise de Douthat, consiste à les examiner, à les domestiquer, à les employer.

Mais ces deux réponses ne sont pas des antipodes immuables. L’une peut se transformer en l’autre avec une rapidité extraordinaire. Le Parti démocrate n’est pas moins hostile au socialisme que Trump, et aucun secteur de la classe dirigeante ne tolérera la moindre atteinte à sa richesse et à son pouvoir. Les candidats des DSA, utiles aujourd’hui pour canaliser la colère populaire vers le Parti démocrate, peuvent être écartés et criminalisés demain si leur rhétorique radicale est jugée trop dangereuse dans des conditions de radicalisation politique de masse des travailleurs et des jeunes.

Toute l’histoire du XXe siècle témoigne de la rapidité avec laquelle la classe dirigeante se débarrasse de ses auxiliaires « de gauche » une fois qu’ils ont rempli leur fonction, ou lorsque le mouvement qu’ils étaient censés contenir échappe à leur contrôle. Face à un tel tournant, des figures comme Sunkara, qui répondent aux menaces de dictature en jurant fidélité à l’État, ne sont aucunement préparées et ne préparent personne à y faire face.

Des millions de travailleurs et de jeunes commencent à tirer des conclusions révolutionnaires d’un ordre social qui ne leur offre que la guerre, la dictature et les inégalités extrêmes. Les votes en faveur de candidats qui se présentent comme socialistes constituent une première expression de cette radicalisation, mais les DSA, en tant que faction du Parti démocrate, sont organiquement incapables de répondre à la crise objective qui provoque cette radicalisation. Leur programme de réformes sociales mineures dans le cadre du système capitaliste – sans toucher aux richesses de l’oligarchie, sans lutte des classes et sans remettre en cause l’État – est une impasse historique et politique.

Le véritable socialisme n’est pas une redistribution au goût des personnes déjà à l’aise, mais le mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière internationale contre le système capitaliste. Sa première condition est l’indépendance politique de la classe ouvrière vis-à-vis du Parti démocrate et de tout parti de la classe dirigeante. Contre la dictature et la guerre, il ne propose pas une meilleure administration de l’État capitaliste, mais son abolition et la réorganisation de la vie économique sur des bases socialistes par la classe ouvrière elle-même.

La tâche n’est pas de « sauver la gauche sans détruire le capitalisme ». Elle consiste à construire au sein de la classe ouvrière une direction révolutionnaire qui considère le socialisme non comme une aspiration lointaine de plusieurs siècles, mais comme le programme pratique du moment.

Loading