Les partis au pouvoir en Allemagne opèrent un nouveau virage à droite après leurs défaites aux élections des Lands en septembre

Les lourdes pertes subies par l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et le Parti social-démocrate (SPD) lors des trois élections des Lands tenues en septembre ont plongé le gouvernement Merz, une 'grande coalition' réunissant ces deux partis, dans une profonde crise.

La CDU a perdu sa prétention au poste de chef de gouvernement en Saxe-Anhalt et à Berlin; dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, elle a été évincée pour la première fois de son histoire du parlement d’un Land, n’ayant pas franchi la barre des 5 pour cent requise pour y être représentée. À Berlin, ancien bastion social-démocrate, le SPD est arrivé en cinquième position, derrière Die Linke (Parti de gauche), la CDU, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), d’extrême droite, et les Verts; et en Saxe-Anhalt, il est resté sous la barre des 10 pour cent.

Le chancelier Friedrich Merz et le président de la principale organisation patronale allemande, Rainer Dulger, lors de la Journée des employeurs [Photo by BDA]

Les résultats de ces élections des Lands constituent un vote clair contre le réarmement, la guerre et la casse sociale, qui sont au cœur de la politique du gouvernement Merz. Les coupes prévues ou déjà décidées dans les retraites, la santé, la prise en charge de la dépendance et les prestations sociales détruisent les moyens d’existence d’innombrables personnes, tandis que l’escalade de la guerre contre la Russie et le soutien au génocide à Gaza se heurtent à un large rejet au sein de la population.

Mais la CDU et le SPD ne répondent pas à la débâcle électorale par des concessions aux électeurs et un recul par rapport à leurs projets de guerre et de coupes drastiques. Ils refusent catégoriquement de s’écarter de leur cours politique. Au contraire, ils lancent de nouvelles mesures menant à la guerre et à la dictature.

Leur réaction montre qu’il n’est plus possible d’influencer la politique du gouvernement par le bulletin de vote ou par la pression de la rue. La raison de cela est la crise insoluble du capitalisme mondial. La défense de profits et de fortunes se chiffrant en dizaines de milliards, ainsi que l’âpre lutte internationale pour les matières premières, la main-d’œuvre bon marché et les marchés, exigent que tous les domaines de la société soient subordonnés à la course au profit et aux préparatifs de guerre.

Les concessions sociales que la classe dirigeante a dû faire en raison de ses crimes pendant la Seconde Guerre mondiale et lors des grandes luttes de classes des années 1960 et 1970 ne sont plus compatibles avec le système capitaliste du profit. Tous les partis qui défendent le capitalisme se plient à ce diktat – non seulement la CDU et le SPD, mais aussi les Verts et Die Linke. L’AfD et son modèle Donald Trump incarnent les intérêts du capital sous leur forme la plus brutale.

Il faut tirer de cela les necessaires conclusions. La lutte contre la guerre, les licenciements de masse et les coupes sociales drastiques exige la mobilisation indépendante de la classe ouvrière internationale sur la base d’un programme socialiste visant à l’abolition du capitalisme. Toutes les autres méthodes sont vouées à l’échec.

Pour la CDU: reserrer les rangs avec l’AfD et accélérer les coupes sociales

Au sein de la CDU, les voix se multiplient pour réclamer un rapprochement politique avec l’AfD afin d’étouffer la résistance sociale grandissante.

La section régionale de la CDU en Saxe-Anhalt est divisée sur cette question. Certains députés du parlement du Land prônent une coopération partielle avec l’AfD et rejettent catégoriquement toute collaboration avec Die Linke, dont le concours serait nécessaire pour constituer une majorité contre l’AfD.

Lors de l’élection du président du parlement du Land, le candidat de l’AfD Tobias Rausch – que l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) avait également soutenu – a obtenu quatre voix de plus que l’AfD et le BSW n’en comptent à eux deux. Ces quatre voix provenaient très probablement de la CDU. L’idéologue d’extrême droite Hans-Thomas Tillschneider a lui aussi été élu vice-président du parlement du Land, avec cinq voix de plus que n’en compte l’AfD. Les chances qu’Ulrich Siegmund devienne à la mi-décembre le premier ministre-président issu de l’AfD ont donc nettement augmenté.

Le chancelier Friedrich Merz a jusqu’ici rejeté publiquement toute coopération avec l’AfD, mais uniquement pour des raisons de politique étrangère, certains responsables de l’AfD entretenant des relations étroites avec la Russie. En politique intérieure, la CDU et l’AfD sont depuis longtemps d’accord. Le gouvernement Merz met en œuvre la politique inhumaine de l’extrême droite à l’égard des réfugiés et construit un État policier.

Il existe désormais aussi, au niveau nationale, des voix influentes au sein de la CDU qui plaident pour un rapprochement avec l’AfD. Le ministre-président de Hesse, Boris Rhein, a par exemple pris ses distances avec la notion de « cordon sanitaire » – le refus formel de la CDU de coopérer avec l’AfD. Il fallait au contraire « démystifier » l’AfD sur les questions de fond en l’intégrant au quotidien parlementaire.

Manfred Weber, vice-président de l’Union chrétienne-sociale (CSU), s’est lui aussi prononcé pour l’abandon du « cordon sanitaire ». Celui-ci constituait selon lui un « énorme fardeau » pour la CDU/CSU, car il contraignait le parti à se coordonner avec des partis de gauche dans les parlements des Lands. Président du groupe du Parti populaire européen (PPE) au Parlement européen, Weber travaille depuis longtemps avec les partis d’extrême droite. Il entretient des relations étroites avec le gouvernement italien de la néofasciste Giorgia Meloni, qu’il a soutenue lors de sa campagne électorale.

À la veille des élections en Saxe-Anhalt, Merz avait déjà lui-même déclaré qu’il ne se laisserait pas influencer par les résultats électoraux et qu’il accélérerait les coupes sociales, ce qu’il a répété à plusieurs reprises depuis.

Dimanche dernier, la direction de la CDU s’est réunie pour un séminaire de deux jours à huis clos afin de tirer les conclusions des défaites électorales et d’écarter les appels à la démission de Merz. Elle a adopté un document de plusieurs pages intitulé « Ce qui doit se passer maintenant », qui se livre à une autocritique dans son préambule et promet le changement.

Une grande partie de la population avait le sentiment que les choses n’étaient plus justes en Allemagne, a déclaré Merz. Mais les projets de la CDU aggravent l’injustice. Au centre du document figurent l’« amélioration de la compétitivité », la « viabilité future de la sécurité sociale » ainsi que « l’ordre et la sécurité » – les formules toutes faites habituelles qui désignent l’accélération des cadences et la baisse des salaires, le démantèlement des prestations sociales et la construction d’un État policier.

La seule « concession » mentionnée dans le document est une baisse de deux centimes d’euro par kilowattheure de la taxe sur l’électricité pour les ménages. Elle avait déjà été promise dans l’accord de coalition avant que la CDU et le SPD n’entrent en fonction, avant d’être abandonnée faute de moyens financiers. Pour un ménage de trois personnes à la consommation moyenne d’électricité, cela représente une économie de 70 euros [78 dollars US] par an! À peine de quoi compenser le renchérissement d’un plein d’essence.

Mardi, Merz s’est ensuite adressé à sa véritable clientèle lors de la Journée des employeurs. Pressé par Rainer Dulger, président de la Confédération des associations patronales allemandes (BDA), d’accélérer les « réformes » et de « renforcer l’économie », Merz a acquiescé.

Le chancelier a promis que la possibilité de partir à la retraite à taux plein deux ans avant l’âge légal (c’est-à-dire à 65 ans) après 45 années de cotisations serait supprimée, que l’introduction d’une retraite par capitalisation serait accélérée et que la protection contre les licenciements serait assouplie. De nouvelles possibilités de recours aux contrats à durée déterminée seraient créées, le temps de travail serait rendu plus flexible, la journée de huit heures supprimée et remplacée par une durée maximale hebdomadaire, et la prise en charge de la dépendance reposerait de plus en plus sur le secteur privé.

Au SPD: le retrait de Bärbel Bas

Le SPD réagit lui aussi à ses défaites électorales en Saxe-Anhalt et à Berlin par un nouveau virage à droite. Avec les portefeuilles de la Défense, des Finances et du Travail, il détient dans le gouvernement Merz les ministères clés du réarmement et des coupes sociales. Il se réorganise désormais afin de jouer ce rôle plus efficacement. Après la démission surprise de sa coprésidente et ministre du Travail Bärbel Bas, le parti a convoqué un congrès extraordinaire en décembre ou en janvier pour élire une direction entièrement nouvelle.

Bas avait été nommée ministre du Travail en raison de ses origines dans une famille ouvrière de Duisbourg et de ses critiques occasionnelles des coupes sociales. On la considérait comme la mieux à même d’imposer, contre la résistance de la classe ouvrière, les coupes sociales décidées par la coalition – qu’elle soutient elle-même sans réserve.

Pour paraître plus crédible, Bas critiquait à l’occasion le chancelier. Elle a par exemple qualifié publiquement de « foutaises » l’affirmation de Merz que l’Allemagne ne pouvait plus se permettre l’État-social, et remis en question certaines coupes, comme la suppression du départ à la retraite à taux plein après 45 années de cotisations. Cela a entraîné des tensions croissantes avec la CDU, qui l’accusait de manœuvres dilatoires.

Par sa démission, Bas a ouvert la voie à une réforme des retraites menée sans aucune concession. Elle a justifié sa démission par un deuil survenu dans sa famille proche, qu’elle devait, selon ses dires, surmonter, mais a en même temps accusé la CDU d’avoir « encore intensifié » les attaques contre elle « en cette période difficile pour [elle] personnellement ». Elle voulait un successeur qui « fasse avancer à plein régime les lois et projets de réforme à venir ». Son successeur, l’ex-ministre-président de Rhénanie-Palatinat Alexander Schweitzer, a déjà promis qu’il ferait exactement cela.

Le gouvernement reçoit aussi en cela le soutien de Die Linke, qui fait tout ce qu’elle peut pour que la résistance aux coupes sociales et à la guerre n’aboutisse à rien. Dans les deux Länder d’Allemagne de l’Est où Die Linke joue depuis des décennies un rôle de soutien à l’État, c’est surtout l’AfD d’extrême droite qui a profité de la colère contre le gouvernement Merz, faute d’alternative de gauche. À Berlin, Die Linke s’est hissée pour la première fois à la première place.

Die Linke a été élue parce qu’elle avait fait campagne contre les « requins de l’immobilier » et appelé à des expropriations, et pourtant elle s’apprête aujourd’hui à diriger une coalition avec le SPD et les Verts qui poursuivra la politique du précédent Sénat (l’exécutif du Land de Berlin) dirigé par la CDU. Pour être acceptable aux yeux du SPD et des Verts comme partenaire de coalition, Die Linke a déjà déchiqueté de larges pans de son programme électoral et s’est engagée à exclure de son groupe parlementaire les opposants au génocide commis par Israël à Gaza.

Loading